Ils disent qu’il n’y a pas vraiment de place en Europe. Il n’y a pas vraiment d’Europe non plus.

Parc saturé, tri, destockage... voilà quelques mots qui jouent dans la transformation d’êtres humains en données biométriques. A échanger, si possible, contre de l’argent, des armes, des traités. Ces derniers mois les mesures d’expulsions se sont terriblement accélérées... afin que nos grands dirigeants ne se noient pas, les petits sont décomptés, invisibilisés, et disparaissent.

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« Complet »

Pas de place dans le parking. Pourtant, le type voudrait bien ranger sa voiture quelque part. Complet. Tentons un autre parking, il y a en a plusieurs en général. De différentes tailles, certains sont couverts, d’autres pas. Beaucoup sont payants. Ça commence à l’agacer, de tourner en rond comme ça, de parking en parking. C’est vrai ça, elle commence à l’encombrer. Les places payantes dans la rue sont toutes prises. Bon, prendre le risque de devoir payer une amende ? Ou la fourrière ? Ou bien abandonner sa voiture loin, très loin d’ici. C’est compliqué et il faudra marcher, mais au moins il s’en sera débarrassé.
Le système des parkings, c’est pratique. Ça permet de ranger des véhicules, de les cacher parfois, de savoir combien il y en a par parking, par ville. Et puis ça contrôle les flux de circulation et le stationnement. Moins de parkings, moins de places, moins de voitures qui cherchent une place, moins de voiture garées, moins de pollution aussi. Et si un véhicule est en stationnement interdit, une petite amende et ça fait un peu d’argent à la police municipale.

Il y a aussi des parkings pour les humains, mais est-ce que les humains peuvent être considérés, classifiés, conduits, garés, comme des voitures ? Et qui conduirait ces "voitures" ? Un peu les mêmes qui créent les parkings humains, sans doute. Il semble malheureusement que pour ceux-là, les personnes à parquer ne soient pas tout à fait des êtres humains. Ou alors, des êtres humains mais pas comme les autres. Et même, des êtres humains, mais pas comme nous.
Ils arrivent en masse, sans prévenir, on ne sait pas exactement combien ils sont, combien vont encore arriver, et quels sont ceux qui ont des papiers, quels sont ceux qui sont en procédure d’installation régulière, quels sont ceux qui dépendent effectivement de la loi de tel pays, quels sont ceux qui auraient vraiment le droit de débarquer comme ça, à l’improviste.
Ce qui est sûr c’est que ces personnes n’ont pas de logement. Beaucoup vivront dans la rue, ou en marge de la ville, le long de routes, sous des ponts, réorganisant de petits lieux de vie, appelés bidonvilles, camps ou jungle, termes qui font frémir ou qui à terme suscitent l’indifférence, mais qui dans tous les cas éveillent des analogies peu rassurantes. Bidonvilles, pauvreté, saleté, misère, camps, camps de concentration, pauvreté, saleté, misère, mort, jungle, Calais, pauvreté, saleté, misère, démantèlement, expulsions, ah et, jungle, bêtes sauvages, hostilité, imprévisibilité, danger.

Surveiller et punir, encore

Ceux-là, qui décident de parquer les migrants qui se trouvent pour une raison ou une autre sur leur territoire, ont réalisé, à un moment de leurs élucubrations, que s’agissant d’êtres humains particuliers, l’organisation devait être de quelques degrés supérieure à celle des parkings. En effet, ces parkings pour humains classent les occupants par situation sociale et juridique. Ils obtiennent donc une dénomination particulière et se déclinent en fonction de leur rôle dans le contrôle des migrants sur le territoire. C’est sûr que les avoir tous dans des centres connus, répertoriés, et classés spécifiquement, ça aide à savoir qui se trouve où, qui ne s’y trouve pas encore, qui n’y sera jamais, qui ne devrait bientôt plus y être, qui n’y est plus.

Le 12 juillet 2017 le Ministère de l’Intérieur a présenté son Plan d’action sur l’immigration et l’asile, baptisé : « Garantir le droit d’asile, mieux maîtriser les flux migratoires ».
« Nous ne sommes pas à la hauteur de ce que doit être la France », a annoncé notre premier ministre, sur la façon dont « nous mettons en place des moyens pour accueillir les demandeurs d’asile et ceux qui ayant obtenu l’asile deviennent des réfugiés ». Pour l’instant, mettons de côté la question du "nous" qui est évoqué. pas à la hauteur en matière d’accueil ? Non, plutôt en matière de contrôle.
Ce qui est prévu pour 2018 : 4000 places pour les demandeurs d’asile. Pour 2019 : 3500, afin d’attendre le chiffre de 7500 pour les réfugiés.
Autre mesure : le raccourcissement des délais de traitement des demandes d’asile de 14 à 6 mois. En fait, l’accélération des expulsions. Parce qu’il y a un endroit où les chiffres ne collent pas... alors il faut augmenter le potentiel et l’efficacité des "mesures d’éloignement". En 2016, déplore Édouard Philippe, seulement 31 000 étrangers en situation irrégulière ont eu une OQTF, et moins de 25 000 ont effectivement quitté la France... alors qu’ils étaient 91 000. Erreurs de calculs ? Est-ce cela qu’il sous-entend en affirmant que la France n’est pas à la hauteur ?

PRAHDA : Programme d’Accueil et d’Hébergement des Demandeurs d’Asile. Que cachent ces mots ? Le programme a été lancé en septembre 2016 pour alléger "un parc déjà saturé", celui des hébergements d’urgence, et pour vider la jungle de Calais. Le PRAHDA prévoit 5351 places d’hébergement d’urgence pour les demandeurs d’asile. C’est Adoma, ex Sonacotra, qui a acheté tous les lots en novembre 2016, en rénovant des hôtels Formule 1. Un montant de 162 millions d’euros.
Les CADA (Centres d’Accueil des Demandeurs d’Asile) n’offrent plus assez de place, face à l’augmentation de 7,1% des demandes d’asile en 2016, et les CAO (Centres d’accueil et d’orientation) sont extrêmement précaires du fait de leur objectif d’hébergement de court terme, ne répondent en rien au besoin d’accompagnement des demandeurs d’asile, et sont déjà saturés. Le DNA (Dispositif National d’Accueil) doit absolument être révisé... et, on aimerait ajouter, simplifié. Pourquoi créer encore de nouveaux types de centres quand quelques uns suffiraient ? Mais avant même de se poser cette question, le ministère de l’Intérieur préfère sans doute se demander comment mieux hiérarchiser l’accueil des migrants en fonction de leur possibilité d’obtenir la résidence.
La solution serait donc l’invention d’un nouveau parking, à répartir dans cinquante départements du pays. Officiellement, le PRAHDA devrait accueillir trois types de migrants. Les demandeurs d’asile ayant déjà effectué une demande et en attente d’orientation vers une autre structure. Ceux qui souhaitent demander l’asile, et qui auront 30 jours pour commencer leurs démarches. Les dublinés. Pour ces derniers, sauf exception, le Prahda signifie souvent l’assignation à résidence.
Ce n’est pas la création de places supplémentaires que je dénonce, mais la finalité de cette décision, et les moyens employés pour la réaliser. Tous ces efforts, tout cet argent, ne sont pas dépensés pour accueillir dignement des personnes. Ces personnes qui, je suis navrée de devoir l’écrire, Monsieur le Premier Ministre, ne pourront pas lire le livret "Venir vivre en France" pendant leur traversée du Niger, pendant leur attente interminable dans un camp en Lybie, ou à bord d’un canot gonflable en pleine Méditerranée, afin de préparer leur "Parcours d’intégration républicaine".

L’ouverture de ces nouveaux centres ne peut pas dépendre entièrement du gouvernement, vus qu’ils sont dispersés dans cinquante départements et qu’ils sont matériellement gérés par une société privée. D’une part, ce projet devrait aller de pair avec l’accord, l’implication, l’hospitalité aussi, des élus locaux et des populations. D’autre part, avec la réalisation effective des moyens matériels d’accueil annoncés dans le cahier des charges du PRAHDA, et dépendant de la société propriétaire des bâtiments.
« Garantir le droit d’asile, mieux maîtriser les flux migratoires ». Ce n’est que la deuxième partie de la proposition qui est respectée. Mieux maîtriser les flux migratoires, mieux éloigner les déboutés, mieux maîtriser les coûts aussi. Les hôtels, les CAO, sont chers. En laissant Adoma gérer l’installation matérielle des migrants, l’État se débarrasse d’un poids financier, feignant d’ignorer que la préoccupation première d’Adoma sera la rentabilité plus que la qualité.

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Créer des places – faire de la place

La France craint l’arrivée, depuis l’Italie, de nouveaux migrants, estimée à 57% en plus. Parlons-en de l’Italie, débordée par les arrivées, bloquée par la non-application des quotas entre pays membres.
L’Italie aussi a ses parkings, dont un spécifique, le CIE, Centro d’Identificazione e di Espulsione, dont le seul mérite est qu’il a un nom qui annonce clairement son but.

Revenons quelques mois en arrière. Le 26 janvier 2017, à la veille du jour international de la Mémoire, et trois jours avant la proclamation du Muslim Ban de Trump, le Ministère de l’Intérieur italien a pondu un télégramme lapidaire et violent. Mesures à prendre pour tracer et expulser des citoyens nigérians illégalement présents en Italie.
Le Ministère de l’Intérieur annonçait aux CIE de Rome, Turin, Brindisi, Caltanissetta, que dans le cadre de la lutte contre l’immigration clandestine, et de l’entente avec l’ambassade nigériane, du 26 janvier au 18 février, la chasse était ouverte. Les CIE devaient donc réserver des places, et si besoin, les libérer en renvoyant d’autres migrants. Rome : 50 places, Turin : 25, Brindisi : 10, Caltanissetta, 10.
Afin de remplir le vol charter Rome-Lagos organisé pour l’occasion.

Il n’y a pas si longtemps on appelait ça des déportations. Pourquoi trouve-t-on stipulé, dans l’Article 33 de la Convention de Genève, que les expulsions collectives basées sur des critères ethniques sont illégales et discriminatoires ? Mais le gouvernement italien n’impose pas aux nigérians de porter une étoile jaune. Problème : ce sont les données biométriques recueillies à l’arrivée, ou s’il n’y en a pas, la couleur de peau, qui vont servir de signal à la police.

Pour une fois en tout cas, le gouvernement italien a fait preuve d’une efficacité foudroyante en matière d’application de décisions. Dès le lendemain, 36 nigérians étaient déjà sur la route du retour. Soit dit en passant, les compagnies de transports qui assurent ces déportations sont tout aussi coupables que ceux qui les paient. Et tout ceci n’aurait pu se faire sans le renforcement de la coopération entre l’Italie et certains pays tiers, comme le Nigeria, la Tunisie, l’Égypte.

À peine installé au gouvernement, le ministre de l’Intérieur Marco Minniti avait prévu le redoublement des expulsions, la création de nouveaux CIE, de nouveaux accords de "réadmission" avec les pays d’origine. En février 2016 déjà, l’ex Premier ministre Matteo Renzi et l’ex Chef de Police Alessandro Panza avaient signé avec leur homologue nigérian Solomon E. Arase un Memorandum qui prévoyait une collaboration entre les deux pays pour le rapatriement des nigérians irréguliers. En août 2016 ces accords se sont poursuivis avec la venue du Premier ministre Gentiloni au Nigéria : en échange des rapatriements, l’Italie a proposé son aide pour le renforcement des forces de sécurité nigérianes, et pour la création d’emplois.
En 2014-2015, sur les 28 000 demandes d’asiles de nigérians en Italie, seules 6000 ont été accordées. Le Nigeria était encore considéré comme un "pays sûr", avec ses milliers d’homicides par an, ses attentats terroristes, ses persécutions, sa traite organisée des femmes nigérianes, ses luttes entre Boko Haram et l’armée, sa pauvreté, ses territoires dévastés à cause de l’abus des ressources.

« L’Italia è ancorata ai propri valori. Società aperta, identità plurale, nessuna discriminazione. Sono i pilastri dell’Europa. »
C’est ce que disait Gentiloni, le 29 janvier, en réponse au Muslim Ban de Trump. « L’Italie est attachée à ses valeurs. Société ouverte, identité plurielle, aucune discrimination. Ce sont les piliers de l’Europe. »
Examinons un peu ces piliers. Le 3 février 2017 le plus gros pilier est le mur naval élevé dans la Méditerranée aux soins de l’UE et de la Libye, afin de bloquer toute embarcation dans les eaux libyennes (à l’époque, encore dans la limite de 12 milles des eaux territoriales). Et les personnes qui restent en Libye ? Peu importe, ces chiffres là n’intéressent plus les gouvernements européens. Et tant pis si la Libye ou Trump ne reposent pas sur les mêmes piliers que l’Europe.

« Les gens, on va aller les chercher ».

L’Europe qui s’effondre sur ces piliers en n’accueillant pas les personnes fuyant persécutions et guerres, en balançant pompeusement des politiques d’immigration fondées sur des accords et des partenariats économiques avec des dictatures, la Libye, le Soudan, le Niger, le Nigeria, l’Égypte, le Tchad. Les personnes en besoin de protection internationale sont bloquées par la force en pleine mer. Une violation en bonne et due forme du principe de non-refoulement. Un crime contre l’humanité, renvoyer des personnes vers des pays où leurs droits fondamentaux sont violés. En échange, des armements militaires. Les fonds pour la coopération et l’aide économique de ces mêmes pays sont écoulés pour alimenter la terreur et la violence.

On peut encore critiquer l’Italie, qui depuis Berlusconi en 2008 passe des accords unilatéraux avec la Libye en pensant à son ancienne colonie et surtout au pétrole. Or ce 25 juillet Emmanuel Macron a invité à la Celle-Saint-Cloud, Fayez Sarraj, le chef du Gouvernement d’Entente Nationale, et le maréchal Haftar, qui obtient du même coup une légitimité politique qui lui manquait. Macron a présenté un accord tenant en dix points ; les deux fondamentaux étant un cessez-le-feu et des élections législatives et présidentielles pour le printemps 2018. L’objectif de Macron : « une réconciliation nationale ». Les deux rivaux se sont engagés à « s’abstenir de tout recours à la force armée pour ce qui ne ressort pas strictement de la lutte antiterroriste ». Très vague, quand on sait que la majorité de l’aide militaire française va aller dans le contrôle de l’immigration.
On se demande ce que cherche Macron en invitant le maréchal Haftar à siéger à la table des chefs politiques. Aucune sensibilité politique, une stratégie militaire qui risque de réussir à obtenir le pouvoir par des voies en partie légales, grâce à l’invitation (et aux cadeaux) de Macron. Lui donner une chance de contrôler la Libye nécessite de le contrôler, lui aussi. Mais est-ce que la France, même avec l’aide de ses voisins, pourra tenir ce rôle paternaliste, quand la Libye sera armée jusqu’aux dents ?

Voilà un aperçu de ce que demande Khalifa Haftar à la France, afin de contrer l’immigration. Un budget total de 20 milliards de dollars sur 20 ou 25 ans. Seulement pour "aider" à bloquer les migrants au Sud du pays. Le maréchal a déclaré : « Mes soldats sont prêts. Je contrôle plus de trois quarts du pays. Je possède la main d’œuvre, mais il me manque les moyens ». Rassurant. Et qui lui donne ces moyens ?
Des munitions, des armes, des véhicules blindés, des jeeps, des drones, des détecteurs, des hélicoptères, des campements mobiles d’une centaine d’hommes tous les cent kilomètres. Tout ça, pour faire la guerre à des hommes, des femmes, des enfants, qui cherchent à traverser le pays. Officiellement, en tout cas.
De son côté Macron veut créer des hot spots en Libye, « afin d’éviter aux gens de prendre des risques fous alors qu’ils ne sont pas tous éligibles à l’asile ». Et d’ajouter : « Les gens, on va aller les chercher ». Ces hot spots, appelés "des centres avancés de l’Ofpra", seront basés au sud de la Libye, au nord-est du Niger, au nord du Tchad.

Dans quelle mesure cet accord sera-t-il mis en œuvre ? Pour l’instant, il souligne la prétention d’un président français, le risque d’augmenter les divisions en Europe, et combien l’Italie peut laisser tomber l’idée d’une politique de concertation. Et on attend le nez de Trump, qui ne va sûrement pas tarder à soutenir la ligne diplomatique et économique de Macron. L’Italie qui ne compte plus trop sur l’Europe, ni sur les États-Unis depuis longtemps, s’est donc tournée vers la Russie, qui va recevoir en septembre Sarraj et son vice-président Ahmed Maetig, afin que le binôme Rome-Tripoli s’étende à Moscou. Ce que tout le monde veut, c’est bien évidemment la stabilisation de la Libye, pendant que les hostilités éclatent tout autour.

« Ce processus va permettre de construire cette réconciliation et de lutter encore plus efficacement contre le terrorisme et le trafic car les deux ont partie liée dans toute la région. Éradiquer le trafic d’armes qui nourrit les groupes terroristes et qui est directement connecté à la situation de déstabilisation que nous vivons au Sahel et que nos soldats ont à combattre avec Barkhane. Éradiquer le trafic humain qui nourrit les voies de la migration, qui fait qu’aujourd’hui, plusieurs centaines de milliers de migrants sont en Libye, ce qui déstabilise profondément le pays, ce qui déstabilise l’Europe et ce qui nourrit le trafic dont les seuls bénéficiaires aujourd’hui sont les mouvements terroristes eux-mêmes. Enfin c’est le trafic financier qui sous-tend l’action, on le sait, des terroristes dans toute la région, qu’il s’agisse du financement lié aux activités pétrolières ou de tout autre financement, quelle qu’en soit la forme, qui permet au terrorisme de continuer à s’activer dans la région. »

Ce que disait Macron, à l’ouverture de la rencontre du 25 juillet. Il semble oublier le rôle de l’Europe, le rôle de la France, son propre rôle, dans des problèmes qui ne sont pas seulement ceux de la Libye. On sait bien ce que veut au fond, Haftar. Que la Libye règle les problèmes libyens seule. Il lui faut juste quelques armes en plus.

Ces armes sont depuis quelques temps utilisées contre de nouvelles victimes. Dernièrement, les gouvernements ont décidé d’accuser les ONG. L’Italie a même eu la bonne idée, saluée par l’UE, d’établir un "code de conduite" à adopter en Méditerranée. Cinq ONG d’aide aux migrants ont déjà souscrit au code du Palais du Viminal.
De leur côté, les garde-côtes libyens contrôlent la situation. Mais au fait, à quoi sert ce code de conduite, si c’est la dictature et la guerre en mer ? La Libye menace ouvertement les ONG qui s’approcheraient trop de leurs côtes, dans la limite des 100 milles. Faut-il préciser que les navires commerciaux peuvent continuer à passer en toute impunité ?
Bref, la Libye prend possession d’un espace maritime par la force, avec la bénédiction et les fonds de l’UE. Contrôler le golfe de Syrte pour en faire des eaux internes de la Libye, alors que ce sont des eaux internationales... n’était-ce pas déjà l’ambition de Khadafi ?
En septembre 2010, le cas du bateau de pêche italien Ariete, mitraillé par un navire libyen (par ailleurs, un des navires fournis par l’Italie), avait indigné la communauté internationale. Le ministre de l’intérieur de l’époque, Roberto Maroni, s’était excusé de cet "incident" : la vedette libyenne avait cru avoir affaire à une embarcation de migrants. Au-delà des controverses sur la réalité de cet "incident" survenu dans la zone maritime revendiquée par la Libye, mitrailler un bateau transportant des personnes aurait donc été normal ? Aujourd’hui, c’est le tour des bateaux de secours des ONG. Visiblement, pour certains, le transport du poisson est plus important que le transport d’êtres humains.

Le 10 août la Libye a annoncé l’interdiction de tout navire étranger dans sa "zone de recherche et de sauvetage". Leurs sauvetages consistent à rafler les passagers des radeaux, à les ramener dans les camps de détentions où il subissent les traitements que tout le monde sait, ou que tout le monde ne sait pas, et que l’Europe essaye de faire oublier avec ses plans d’hébergement et d’asile pour celles et ceux qui auront la chance de se trouver de l’autre côté.
Les résultats sont alarmants quand on sait à quoi ils sont dus : Frontex a enregistré une baisse de 57% d’arrivées de migrants en Italie entre juillet 2016 et juillet 2017.
La Commission Européenne, satisfaite, a proposé dans un élan de générosité de renforcer l’opération Triton pour les sauvetages en mer, si l’Italie le demandait. Ainsi, après la fuite des ONG, l’Europe disposerait des seuls navires bienfaiteurs en mer – dans les limites imposées par la Libye, évidemment. Nous ne pouvons que compter sur ces minces possibilités de sauvetage, en attendant que les ONG puissent reprendre leurs opérations en toute sécurité. Ah non, j’oubliais le C-star, le navire d’extrême-droite qui joue valeureusement au ping-pong en renvoyant les naufragés vers les secours libyens.

Alors, c’est quoi la grande valeur de l’Europe ? Laisser mourir. Et loin d’elle, si possible. La Libye, le Nigeria, le Soudan, le Niger, tuent et exploitent. L’Europe contrôle et trie. Inutile de parler de Droits de l’Homme dans ces pays, puisqu’il n’y en a pas. Même pas besoin de faire de compromis. Le fric, les armes, les chiffres, voilà ce qui existe. L’Europe se repose sur son fric. Et sur l’indifférence, le silence, l’oubli.

L’Europe se repose sur son fric, jusqu’à ce que la Libye soit bien riche et bien armée, jusqu’à ce que le Tchad et le Niger revendiquent à leur tour des armements. Un équilibre très dangereux, qui repose sur un navire gonflable susceptible de disparaître au moindre coup de feu. Quand les accords économiques ne suffiront plus, peut-être qu’on ira se noyer en tentant d’atteindre les terres arctiques.

Notes

Le Plan Immigration sur le site du Ministère de l’Intérieur : https://www.interieur.gouv.fr/Actualites/L-actu-du-Ministere/Garantir-le-droit-d-asile-mieux-maitriser-les-flux-migratoires

Le Cahier des charges des Prahda disponible sur le site du Gisti : http://www.gisti.org/spip.php?article5554

L’intégralité de la déclaration d’Emmanuel Macron du 25 juillet 2017 est disponible ici : http://www.elysee.fr/declarations/article/declaration-d-emmanuel-macron-rencontre-libye/

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