Front social : on repart pour un tour ?

Quelques pistes de réflexion non-exhaustives à la suite de la réunion nationale du Front social du 10 juin.

Alors que Macron menace à nouveau avec des ordonnances de loi qui devraient entrer en vigueur dès cet automne, ça gronde dans les mêmes chaumières que l’an passé pour la Loi Travail. Les centrales syndicales atones parlent de négociations avant même qu’un mouvement de contestation n’émerge, et c’est un agglomérat du dernier carré de syndiqué.es dissident.es et indiscipliné.es qui monte au créneau. Mais si les grands discours aux accents populos résonnaient sous les frondaisons de la bourse du travail de Paris, pour la réunion nationale du Front Social, ce samedi 10 juin, ils peinaient à cacher le constat d’une réelle débâcle syndicale et sociale. A qui d’appeler à la grève générale, au blocage généralisé du pays, à une manifestation massive le 19 juin. Pourtant on est loin de salles emplies de la colère vibrante de milliers d’ouvrier.es. Ici, parmi les 300 présent.es, tout le monde se connaît, à quelques exceptions près de satellites comme Bure, Notre-Dame-des-Landes ou des ingouvernables qui ont fait leur apparition dans la danse des habituel.les habitué.es, qui battent le pavé chaque jour de la semaine, avec leurs innombrables casquettes de luttes.

Après de longues heures de prises de parole de syndicalistes qui s’enchaînent, en tentant ici et là de brosser quelques victoires qui masquent difficilement une cuisante défaite finale face à la Loi El Khomri et la casse accélérée des « acquis sociaux », il reste en fin de journée un peu le goût des rendez-vous manqués, de ces moments où on se tient au seuil d’une histoire mais sans les bons mots et assez d’armes pour l’écrire. On se promet que la prochaine fois sera la bonne ...

En dépit de l’insistance sur la nécessité de s’affranchir de la tutelle des grandes centrales syndicales, la volonté réelle de le faire n’est pas vraiment là : « il faudrait bloquer les raffineries, les routes, les centrales nucléaires, etc. », l’économie en somme, mais pour ça il « faudrait forcer les directions syndicales à suivre le pas ». On sait ce qu’a coûté aux lycéen.nes et étudiant.es l’année passée de donner le ton avant que les ouvrier.es ne suivent au bout de quelques semaines le mouvement. Des centaines de procès, d’arrestations, de blessé.es. Il a fallu que les cris alarmés s’élèvent plus haut que les sonos tonitruantes des trop maigres cortèges ennuyés de leur propre routine, pour qu’on s’aperçoive que la jeunesse payait de son sang et de ses pleurs le prix pour avoir soulevé et battu le pavé nuits et jours. Ce n’est qu’alors, et entre autres parce que Nuit Debout faisait office de mégaphone et d’agora pour traduire casse et jets de pierre en révolte légitime aux yeux d’un plus grand nombre, que ce dernier est sorti de sa torpeur effarouchée pour grossir les cortèges de tête de manifestation. Le terme de « violences policières » en est presque venu à surpasser la loi travail dans les préoccupations des manifestant.es : comme lors du CPE, une génération a gravé dans ses mémoires et sa chair ce que passage en force de l’état signifie.
Une génération restée sur sa faim qui a frémi en effleurant le sentiment de puissance collective que cortège de tête et assemblées de centaines de personnes sur des places pouvaient procurer. Une génération qui surtout a perdu foi dans le vote, dans les vieilles recettes syndicales et de partis et qui aspire à de nouvelles formes horizontales d’organisation et de lutte. Mais une génération néanmoins minoritaire, encore trop fragile pour porter les lendemains de la loi travail à bout de bras quand tout le reste du paysage social est sinistré.

Et maintenant ?

Des grandes idées de cette réunion j’ai retenu qu’à défaut de pouvoir construire la grève générale, on devait penser un mouvement général, qu’il fallait diffuser partout les appels à venir grossir le Front social qui essaime dans plusieurs villes, qu’il faudrait reconstituer des caisses de grève, sortir des agendas officiels, appuyer le renforcement d’intersyndicales et être nombreu.ses à manifester partout en France le 19 juin prochain.

Pourtant, malgré de chouettes initiatives locales, bien peu sur les formes que devraient prendre ces collectifs de Front Social émergents, rien non plus sur le mode d’organisation du réseau qui en découle, ou encore sur des actions concrètes et concertées de soutien de grévistes, de blocage de l’économie ou de moyens d’élargir la portée de ce Front Social au-delà des élections législatives ou de l’agenda du gouvernement.

Il faut dire que la forme meeting de ces réunions ne favorise pas tellement autre chose qu’une parole populiste de tribuns rodés à l’exercice ou bien d’énumérations trop hâtives de bonnes résolutions, d’agendas surchargés de luttes ou de bilans et constats expéditifs sans véritables retours d’expérience. On gagnerait déjà beaucoup à diviser le temps et l’espace en commissions de travail qui décloisonnent la parole et démultiplient le temps disponible pour construire des solutions concrètes d’organisation collective, à partir de paroles multiples qui dialogueraient véritablement entre elles.

Au-delà de cette réflexion rapide sur la forme, je m’interroge beaucoup ces temps-ci sur la pérennité des cadres que nous construisons et de la capacité que nous avons à conserver les acquis non pas sociaux mais de lutte. Si ce n’est une nuée de textes et des mémoires vivantes, je n’ai pas le sentiment qu’au sortir de la loi travail on soit sorti avec tellement plus de cadres solides et pratiques d’organisation, de lieux ou d’outils de soutien. Tout au plus certains réseaux, collectifs et structures préexistants à la loi travail ont-ils gagné en expérience et en capacité de réaction, mais je nous sens à peu près aussi désorganisés dans l’ensemble qu’avant. Il y a quelques mois j’écrivais « les mouvements sont faits pour construire », je reste assez déçu au final de ce qu’il en ressort.

Zones en luttes, zones de convergence

À la réunion du 10 juin, à laquelle je venais entre autres pour évoquer la lutte de Bure, j’ai, dans les 4 minutes qui m’étaient imparties, eu le sentiment frustrant de n’avoir pu mener à terme mon raisonnement, qui partait de la singularité de luttes locales comme Bure ou NDDL pour souligner plus largement leur place essentielle dans le paysage des luttes sociales et anticapitalistes.
Comme l’évoquait il y a quelques années le texte « Antinucléaires ? Pas que !  », fondateur dans la dynamique actuelle de lutte à Bure, il ne s’agit pas tant pour nous qui luttons sur ces territoires de nous opposer à un projet déterminé comme une poubelle nucléaire ou un aéroport, mais d’ancrer profondément des lieux de convergence pour toutes les luttes, contre un monde capitaliste. La forte popularité de ces luttes qui drainent des milliers de personnes à elles ne réside pas tant dans l’attrait d’une conflictualité directe avec l’adversité (parfois bien moins accessible sur d’autres luttes où l’adversaire semble lointain ou omniprésent), ni même dans la perspective d’expérimenter d’autres modes alternatifs d’existence, que dans la force extraordinaire des imaginaires qu’elles suscitent.

Et c’est bien de ça qu’il s’agit, quand des livres de comités invisibles font des émules sur les bancs de grandes écoles tristement désincarnées, quand des places vibrent de dizaines d’initiatives individuelles des semaines durant et qu’un orchestre spontané de milliers d’instruments y joue un concerto, quand des centaines de personnes sillonnent aléatoirement des rues et frémissent de s’entendre crier à l’unisson tandis que se brisent banques et assurances sur leur passage. C’est aussi ça quand le trop éculé « Zad partout » continue néanmoins de susciter des occupations, mimétiques de NDDL, partout en France où l’état et les grandes entreprises aménagent. Quatre cent personnes qui occupent plusieurs dizaines de lieux d’autogestion collective dans le bocage nantais, ou quatre cent autres qui renversent à la masse plus d’un kilomètre de mur de béton dans une forêt occupée de la Meuse enflamment les esprits, attisent les cœurs. Et pour peu que ces mêmes lieux deviennent à la fois des lieux de rencontre pour d’innombrables réseaux de lutte, d’éducation populaire et d’expérimentation pour des outils de lutte et de vie, et des expériences concrètes d’autonomie alimentaire ou de communisation des moyens de production et de gestion collective des espaces naturels et d’habitat, il n’en faut pas plus pour fasciner un monde où l’individualisation consumériste nous a déshabitués à croire que des interstices d’émancipation collective puissent encore s’aménager au-delà des quelques mois qui sont concédés aux quelques squats libertaires subsistants dans les villes.

La convergence des luttes, qui résonne comme une rengaine imprécatrice à chaque aube de nouveau mouvement social, se réalise déjà de fait dans ces zones de lutte et de résistance et n’attend pas pour ça de croiser l’agenda des projets de lois. Tout au long de l’année, dans les nombreux espaces ouverts au sein de ces zones en lutte, des forums, festivals, tables rondes, débats et rencontres informelles réalisent plus sûrement les convergences et renforcent les luttes que ne le font les grands défilés entre République et Nation, en passant ou non par la Bastille.

Ce qui a cruellement manqué à la Loi travail est des lieux d’organisation de la lutte, les maisons du peuple de la fin du 19ème siècle et du Front populaire (dont les bourses du travail d’aujourd’hui ne sont plus que les pâles et tristes héritières). Et si les places ont frémi le temps de quelques assemblées d’avril et mai 2016, le rendez-vous avec une grande partie des exploités, des précaires et des étudiants n’a pas réellement eu lieu et s’est cantonné à une marge finalement assez réduite de population. Quelques initiatives marginales comme le squat très éphémère de Maison du Peuple à Rennes ou les Comités d’action, l’assemblée d’interluttants à Paris ont sans aucun doute contribué à enrichir de beaucoup les cohésions et la détermination des cortèges dans ces deux villes. Mais l’absence d’ancrages en sortie de mouvement social a finalement dispersé ces belles énergies, qui manquent cruellement aujourd’hui avec l’intronisation de Macron et à l’annonce de son cortège de lois antisociales scélérates.

Récemment les convergences entre occupant.es de la ZAD de NDDL et les syndicalistes de Vinci, entre quartiers populaires et zadistes, entre luttes migratoires et de territoire, etc., ont démontré que les zones en lutte pouvaient constituer des ancrages logistiques et politiques importants dans les luttes sociales. Quand les légumes cultivés sur des champs squattés viennent alimenter des cantines autogérées de rue à Nantes, que des cortèges de plusieurs dizaines de personnes organisées en secouristes, en protection mutuelle, en intelligence collective, en chorales et fanfares, viennent grossir les têtes de manifestations, le lieu d’organisation et de convergence se déplace et se déploie avec les individus depuis les bases arrières que constituent les zones en lutte.

Front social, un lieu d’interluttes

Si l’importance de ces lieux de convergence comme Notre-Dame-des-Landes, Bure et autres zones en lutte est de se poser en interluttes, inversement, il paraît essentiel de multiplier les cadres interluttes qui favorisent les convergences. Que ce soient les assemblées Nuit Debout ou les Comités d’action et Assemblées Interluttants à la Bourse du Travail de Paris lors de la loi travail, tous ces endroits de rencontre entre individus, collectifs et luttes locales ont permis le brassage qui fait mouvement. Ce sont ces lieux de confrontation des idées qui enfantent les consensus sur lesquels la lutte trouve à s’unir et non à s’éparpiller et se dissocier.

S’il me semble y avoir un objectif que devrait se fixer le Front Social, déjà lieu initial de convergence entre militant.es accoutumé.es à se retrouver pour poser les cadres unitaires des grandes journées de manifestation et de grèves, ce serait de faciliter l’émergence de nouveaux cadres de rencontre et dialogue interluttes partout où il essaime.

Et je parle bien ici d’interluttes et non seulement d’interprofessionnelles ou d’intersyndicales, parce que le 10 juin on a bien peu entendu parler des précaires, des sans-emploi, d’individus non-syndiqués. Pourtant ils forment le gros de la population qui va souffrir particulièrement des conséquences des ordonnances Macron à venir. Difficile de massifier un mouvement quand dans ses fondements il n’est pas ou trop peu constitué de celles et ceux au nom desquels il prétend parler. Et ce n’est pas la position d’attentisme envers les grandes centrales syndicales qui va produire des miracles, pas plus que l’année passée où les raffineries ont été bien seules dans leur effort de blocage de l’économie, et les directions syndicales bien discrètes dans leur volonté de mobiliser, malgré les quelques rodomontades pour la forme de Martinez.

Si le Front social ne se constitue pas en assemblées qui s’émancipent un tant soit peu des cadres syndicaux pour restituer une parole et une place à celles et ceux qui n’en ont pas ailleurs, il restera à mon avis bien marginal, comme l’ont été, somme toute, les manifestations du tour social il y a un mois. Et cela ne signifie pas qu’il faille refaire des agora ouvertes comme Nuit Debout mais (ré)investir les lieux existants de lutte comme les Bourses du Travail, les piquets de grève, les salles de spectacles, les zones en lutte. S’affranchir aussi des horaires qui rythment les vies salariales, pour retrouver des assemblées qui se donnent le temps nécessaire de réinvestir un imaginaire de lutte. Pour ça la lutte a besoin, comme lors des grands rassemblements internationaux, de centres de convergence, de lieux dans lesquels cantines populaires, documentation, commissions de travail, transmission, soin, discussions, rencontres peuvent avoir lieu à toute heure. La première lutte à mener selon moi, préalable à toute possibilité de construire un mouvement social, est de reconquérir collectivement ces espaces d’organisation et d’en assurer la pérennité.

Assemblées d’entreprises, de quartiers, de villes, de régions, le Front social, s’il veut s’étendre à toute les sphères de la société, devrait être l’espace de toutes ces assemblées, du local au global. Et pour ça, l’énergie qui a été déployée par les zélés promoteurs de l’élection de Mélenchon devrait être réinvestie dans une dynamique horizontale, vouée à nourrir le Front Social et non un objectif électoraliste qui capitalise l’engouement pour lui substituer ensuite une aussi grande frustration, démunie devant l’échec. En quoi inviter les voisins, collègues, parents à s’intéresser à une assemblée populaire serait-il très différent de les presser à aller à un meeting politique ? Aucune diffusion de tracts ou d’affiches ne remplacera la promotion spontanée et orale de personnes convaincues et déterminées du projet politique qu’elles véhiculent. Et cette dernière ne naît que si toutes ces personnes sont portées par un imaginaire qui dépasse même le projet politique.

Quand Mélenchon brandissait sa 6ème république comme un fer de lance, c’est un peu de cet imaginaire qui a transpiré et porté tout à coup autant de cœurs et nourri d’esprits durant les derniers mois. Mon imaginaire libertaire, quant à lui, se nourrit bien davantage de communalisme libertaire que de régences, aussi éclairées soient-elles. À mon sens, face à cette consécration de Macron et d’un ultralibéralisme qui se prétend à visage humain, dicté par les nécessités d’un monde à la démographie galopante et appuyé sur l’argument du « moins mauvais modèle possible », il est plus que nécessaire d’opposer une vision sociétale révolutionnaire. Révolutionnaire, parce que le capitalisme a tellement profondément planté ses griffes dans les consciences et imprégné chaque infime parcelle d’une société mondialisée, que la seule alternative de société qui puisse émerger, devra se substituer au capitalisme et entrer dans une nécessaire conflictualité avec lui. Qu’on s’entende bien, si pour moi un processus révolutionnaire me paraît incontournable, je ne suis pas partisan de l’idée qu’il passe nécessairement par une phase insurrectionnelle mais sans aucun doute par des épisodes insurrectionnels qui seront le fait de la répression et non forcément du nôtre.

Quand les ouvrier.es bloquent une usine et menacent de s’y faire sauter, c’est généralement qu’ielles sont passé.es avant par toutes les phases de négociation, d’humiliation, de rage puis de désespoir dont le capitalisme a le secret pour obtenir la résignation puis l’adhésion. Et ce n’est souvent qu’à ce dernier stade que de réels acquis sociaux parviennent à se négocier, lorsque l’intégrité physique et morale de l’entreprise et de ses employé.es sont en jeu. C’est un leurre de penser que l’histoire syndicale des dernières années est encore celle d’un rapport de force entre salarié.es, patronat et gouvernement. C’est la négociation par le bas, la cession partielle pour repousser la liquidation totale. Mais l’histoire est partout la même : celle de salarié.es qui sont 500 puis 250 deux ans plus tard puis 100 après trois ans et qui finissent isolé.es et désespéré.es, jeté.es en pâture à pôle-emploi. Il n’y a même plus un.e salarié.e sur dix de syndiqué.e en France : démission dans les urnes, démission dans les lieux de travail, on s’achemine chaque jour davantage vers le désert social de la résignation généralisée. Le même processus à l’œuvre autour de Bure, quand on force à se résigner une population locale au voisinage de déchets nucléaires, est massivement déployé par le capitalisme dans le monde entier pour associer les populations désillusionnées à leur propre exploitation. Le capitalisme est le trou noir de l’imaginaire, son antithèse ...

Nous avons désespérément besoin de lendemains qui chantent, de percevoir un autre monde que celui, sécuritaire, privatisé, légiféré, productiviste qu’on nous vend comme seul avenir possible. La fragmentation sociale du logement, du travail et même jusqu’à nos vies militantes, instille partout un sentiment d’isolement sur lequel prospère un système libéral fondé sur la mise en concurrence des individus et des structures inter-individuelles.

Faire front en faisant lien social

En Meuse, le projet Cigéo d’enfouissement de déchets nucléaires a pu s’imposer en prospérant sur un terrain de cinquante ans de désindustrialisation progressive et de la désertification croissante qui en a découlé. En se présentant comme seul avenir de ce territoire, l’Andra joue la carte de la providence, en l’associant à celle de la résignation. Mais au-delà des perspectives d’emplois qu’elle fait miroiter, en quinze ans c’est 10 % de la population qui s’est échappée our voir si l’herbe était plus verte ailleurs. Et on ne peut pas dire que la perspective de côtoyer la plus grande poubelle d’Europe favorise beaucoup l’entreprise dans le voisinage. De fait, l’Andra se retrouve donc, par défaut, comme le seul choix d’avenir viable de ce territoire.

En réponse à cette logique écrasante, les opposant.es tentent de démontrer depuis quelques mois, en occupant les champs extorqués aux paysan.nes autour du laboratoire de Bure, et en y lançant des activités d’agriculture et de maraîchage, qu’en s’appuyant sur un réseau de solidarités, avec peu de moyens mais suffisamment de détermination, il est possible d’instaurer un rapport de force qui, à terme, permettrait de faire émerger d’autres alternatives de vies. Cette dernière perspective n’est rendue possible qu’en s’extrayant de l’isolement dans lequel se trouvent aujourd’hui des agriculteur.rices acculé.es à la précarité par les diktats de semenciers et de centrales d’achat. De même, l’émancipation de dizaines de militant.es qui par le travail collectif tendent vers l’autonomie matérielle et alimentaire, autorise d’installer des rapports de force avec les autorités locales sur des questions aussi diverses que le logement, les gestions communales, les politiques agricoles locales, etc.
Ce sont aussi des dizaines de personnes qui, en prenant part à l’économie locale, la soutiennent en partie et en s’installant dans des villages tout autour prennent part à la vie associative et politique locale et la transforment progressivement, de jour en jour.

Pour faire front, il faut faire lien : il me semble essentiel, pour pouvoir être rejoints, de rejoindre inversement, de mailler un tissu de solidarités qui puisse être présent là où se situent les préoccupations locales ; de faire des assemblées locales de Front Social un lieu où puissent se déterminer les moyens concrets d’appui pour les luttes locales et un lieu où puissent s’impulser de nouveaux fronts de lutte quand la nécessité pour les populations locales s’en fait sentir.
Constituer des caisses de grève, accompagner les précaires face à la CAF et au Pôle-emploi, renforcer des piquets en organisant cantines et tours de veille, faire connexion entre usines en organisant des rencontres interprofessionnelles, résister collectivement aux expulsions locatives, etc. sont autant de moyens de faire lien et front concrètement sur le terrain.

Je ne conçois le Front social que comme une conjonction de fronts de lutte. Et ce n’est que par ce travail de jonction préalable que j’imagine voir émerger un large front social face aux prochaines ordonnances Macron et toutes celles qui ne manqueront pas de suivre lors de son quinquennat. Les assemblées locales doivent devenir la courroie entre les luttes locales et les mobilisations nationales, le lieu principal de circulation des informations.

Ça suppose un fonctionnement qui laisse toute sa place à l’expression individuelle et à l’organisation collective, par le biais de groupes de travail, de temps de rencontres et partage (cantines, soirées de concerts pour les caisses de grève) et de moments d’action concrètes de solidarité avec les luttes locales (à leur initiative).

Solidarités !

Et comme on l’a vu pour la loi travail, le rapport de force ne se passe pas de conflictualité : l’escalade policière féroce que nous avons connu en quelques mois de manifestations laisse présager que les prochaines lois ne nous épargneront pas la matraque et les lacrymogènes, le sang et les larmes. La force de ce mouvement social restera sans conteste l’unité et l’organisation des cortèges en opposition aux violences policières. Il a été suggéré le 10 juin que des cadres de soutiens juridiques aux manifestant.es soient mis en place par avance au sein du Front Social. J’irais même jusqu’à dire que les outils anti-répression devraient faire partie intégrante de commissions de toutes les émanations locales du Front Social. La solidarité avec les interpellé.es, victimes de violences policières est à mon sens un fondement de la lutte : la répression que nous avons connue l’année passée et sur les zones en lutte précédemment (une pensée pour Rémi Fraisse) vise à briser et diviser, à nous de nous unir et nous soutenir, de ne laisser aucun.e d’entre nous isolé.e face à la justice et la police.

Une dernière dimension de la solidarité, qui a brièvement été évoquée par une copine le 10 juin, lorsqu’elle rappelait très justement que la loi travail n’était qu’une transposition de directives européennes, est la mobilisation internationale. Ces dernières directives ont en effet conduit à la mise en place de sosies de la loi travail dans plusieurs pays européens, à quelques mois près. Devant l’intensité de la résistance en France, des italiens que j’avais eu l’occasion de rencontrer à ce moment-là me disaient leur regret d’avoir vu leur « Job act » se mettre en place avec très peu de résistances.

Marx et Engels soulignaient l’importance que la révolution soit mondiale, c’est d’autant plus vrai aujourd’hui quand on prend conscience du nombre d’orientations économiques et politiques qui sont impulsées par le haut, au niveau des instances internationales comme l’OMC, le FMI, la Banque Mondiale, l’OCDE, mais également par les institutions européennes. On est loin des mobilisations altermondialistes de la fin des années 90 et du début des années 2000 qui réunissaient plusieurs centaines de milliers de personnes dans des contre-sommets et forum sociaux à Porto Alegre. On est encore plus loin de la première internationale des travailleur.es qui posait en 1861 les fondements d’une lutte transfrontalière de travailleurs de tous horizons géographiques et politiques.

Si Front Social doit être construit, alors que les capitaux se sont affranchis depuis les accords de Schengen de bien des frontières physiques pour circuler librement, il devient essentiel de le repenser dans une perspective internationaliste. La lutte contre les ordonnances Macron est une lutte contre un néo-libéralisme décomplexé, mondialisé, globalisé, qui nécessite que la rapport de force soit resitué et reconstruit à toutes les échelles : locales, nationales et internationales.

De même que Nuit Debout a pu se reconnecter avec le mouvement 15M espagnol et des Occupy nord-américains pour les retours d’expérience et la création d’espaces de dialogues internationaux, avec toutes les réserves que j’émets sur la portée politique de ces initiatives, il me semble néanmoins essentiel de reconstituer autant que possible les réseaux internationaux de lutte, capables de perdurer, indépendamment des contextes de mouvements sociaux nationaux ou des pérennités de formes collectives d’organisation locales. C’est le maillage de ces réseaux et les rendez-vous locaux, nationaux et internationaux susceptibles d’être rejoints, qui me semble pouvoir construire un Front Social véritablement à la mesure de la casse sociale globalisée actuelle.

Pour finir sur cette réflexion, qui je l’espère pourra contribuer aux débats des prochaines semaines et mois, et pour revenir sur la nécessité de construire un imaginaire à la mesure du désenchantement et désillusionnement auquel le capitalisme a acculé le monde, il nous faut, en-dehors de tout agenda, retrouver le courage, la détermination et l’ambition de reconstruire urgemment une internationale libertaire qui ne soit pas que celle des travailleur..euses mais également celle des sans-emplois et précaires, des sans-papiers et qui mette l’anti-autoritarisme au centre de ses préoccupations, face à des nationalismes croissants et l’ordonnancement du monde en pyramide oligarchique derrière des remparts sécuritaires.

P.-S.

Lunerai, 12 juin 2017 à Bure
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