Faire phénix

Faire phénix, c’est brûler les expositions infâmes qui récupèrent les pratiques gratuites et singulières des révolutionnaires.

L’art dit politique est une terrible erreur. Quel art ne l’est pas ? Il y a dans les montagnes de pneus d’Hirschhorn le contraire de ce qu’il prétend dire. Il flatte l’esthétique révolutionnaire, brasse des discours. Mais il n’allume pas le feu, il l’écarte.

Pour penser un monde nouveau, il faut apprendre à rompre. Ni des décors, ni du Debord. La pratique de l’artiste aujourd’hui ne peut être réduite à des tags, des banderoles ou à la reproduction stupide et bête de ce qui marchait il y a cinquante ans. L’artiste, s’il agit à ce titre, est infiniment plus puissant quand il nous donne à contempler des pommes que le militant qui nous donne à zapper entre la figure d’un pavé sur un flic ou celle d’une grenade sur un pote. Apprendre à regarder, c’est apprendre à rompre et je dis qu’il y a beaucoup plus de substance politique dans une nature morte que dans un tract.

Certes, il faut des tracts. Il faut des tracts qui soient des œuvres d’art. Il ne faut pas l’inverse. Certes, il faut agir. Il faut agir et allumer des feux. Si tout le monde ne voit pas les feux qui brûlent dans l’art, ce n’est pas important. Une carcasse de voiture ou la France en feu, je refuse de voir ça en galerie ou en musée. Ce n’est vraiment pas du feu. L’artiste qui fait ce geste est une mauvaise personne, un mauvais artiste, ou les deux. S’il faut allumer des feux, inutile de demander aux autres de le faire. Il faut le faire.

Travailler comme artiste le fait, c’est le feu. Ni patron, ni salaire. Ni commandes, ni horaires. Le travail au bon plaisir, à la recherche et à la pensée : voilà qui devrait être un point de départ de nos pratiques une fois la rupture établie avec aujourd’hui.

L’artiste, s’il préfère prendre la rue que peindre des pommes, n’agit plus au titre d’artiste. S’il devient si facilement insurgé, c’est que chacun peut devenir si facilement artiste. Pour une belle insurrection, nul besoin d’outils mais d’armes. Pour une vie tranquille, nul besoin d’armes mais d’outils. À chaque chose, son temps.

Faire phénix, c’est sortir de sa condition d’artiste, et c’est réunir le feu et le pneu. C’est se rendre compte qu’il nous est impossible de se battre avec les mêmes armes du pouvoir mais qu’il est besoin d’en fabriquer de nouvelles, à nos formes et nos couleurs, qu’il nous est impossible de se retrouver sous des barnums de festivals mais qu’il est besoin d’inventer ses châteaux. C’est brûler les expositions infâmes qui récupèrent les pratiques gratuites et singulières des révolutionnaires.

Faire phénix, Louise Noir, 2016

P.-S.

Ce texte a été publié dans le numéro 9 de l’hebdomadaire L’Escamoteur.

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