Face aux SO, il est temps de choisir son camp

Le 1er mai a Paris a une nouvelle fois été le théatre des dérives autoritaires d’une certaine forme de syndicalisme. Ce texte est un appel lancé a tou.tes, syndiqué.es ou non, a refuser la présence de milices armées dans nos manifestations.

Ce texte s’adresse avant tout aux militant.es CGT (c’est à eux.elles que je m’adresserai dans ce texte, sauf mention ajoutée), mais aussi aux syndiqué.es des autres centrales, aux sympathisant.es de toute organisation, ainsi qu’aux lambda venant manifester de temps à autre, ou encore aux manifestant.es ponctuel.les du premier mai, et même aux membres régulier.ères du cortège de tête. Ce texte n’est pas là pour obliger ou menacer, il ne s’inscrit dans aucune injonction quelconque, mais vous demande de la clarté et de la cohérence. Si je suis dur parfois dans les lignes qui suivent, sachez que ce n’est pas par haine à votre égard, que ce n’est pas pour inspirer la défiance entre nous. Si je vous interpelle si durement, c’est parce que je sais que c’est avec vous que doit se construire une force contestataire si puissante que plus rien ne nous résiste. Mais cela ne peut pas se faire à tout prix. Certes, je n’ai rien à vous apprendre, mais il vous faut faire un choix, prendre une décision, se placer dans un camp et tracer une ligne de fracture. Aucune dérobade possible.

En ce premier mai qui s’annonçait si formidable (et qui le fut, sous bien des aspects), le coup de tonnerre de la répression vint résonner fort dans nos oreilles. Si le degré de violence fut particulièrement élevé, donc surprenant (de nombreux témoignages font quasiment état de scènes de guerre), la présence de cette répression n’a, en elle-même, surpris personne. La mobilisation devait être forte, la tension est élevée dans cet entre-deux tours et l’extrême-droite est au deuxième round du si tragique spectacle électoral. Il était donc prévisible que les flics sortent en nombre, les crocs acérés, consignes politiques reçues de briser toute contestation un peu trop concrète de l’ordre social. Rien de surprenant, donc, si ce n’est le déchaînement de violence par lequel les différentes unités de police ont fait leur travail (violence extrême dont personne ne peut minimiser l’ampleur, a l’exception peut-être du préfet de police, dans le cynisme habituel de son institution).

Ce qui surprend beaucoup plus en revanche, c’est l’acceptation dans nos rangs (et c’est un « nous » au sens large, hétérogène, rassemblant tant le cortège de tête que les syndicalistes, les lambda comme les habitué.es) de suppôts de la police, donc du pouvoir que nous cherchions pourtant a contester en venant manifester, de collaborateurs de la préfecture, de sous-traitants de la violence répressive. Je veux bien sur parler des services d’ordre, et notamment celui de la CGT. Il est temps de refuser sa présence parmi ce « nous ».

Mise en cause du SO de la CGT

Procédons tout d’abord a une description. Dès le début de la manifestation, à mi-chemin entre République et Bastille, le cortège de tête est tranche en deux parties par deux lignes de flics. L’une fait face à la partie la plus conséquente du cortège et essuie les ripostes des manifestant.es coincé.es à l’avant. L’autre est tournée vers l’arrière, et se plaît à lancer des grenades et autres lacrymos à plus de 30 mètres de distance sur une queue de cortège de tête pas vraiment menaçante. Lorsque celle-ci arrive à hauteur de quelques flics aligné.es dans une rue adjacente au parcours, cette partie moins importante du cortège décide de leur faire face afin d’engager une pression et mettre un terme à cette amputation policière du cortège. Après quelques minutes de face à face tendu entre manifestants et policiers, d’autres unités de CRS viennent à la rescousse de leurs collègues. En nombre et armés jusqu’aux dents. Une boucherie commence rapidement. Charges, lacrymos à foison et grenades de désencerclement éclatent simultanément. Les manifestant.es (masqué.es ou non, en kway ou non) reculent, impuissant.es face à une telle violence. Les coups de tonfa pleuvent, lors même que tout.es sont bloqué.es, compacté.es, suffoquant dans l’air irrespirable des gaz.

Pourquoi le SO de la CGT est-il en cause ici ?

  • Premièrement, si le cortège de tête a pu être coupé, c’est par une manœuvre bien connue des SO qui consiste à laisser un espace conséquent entre le cortège dont il est censé assurer la « protection », laissant ainsi tout loisir aux flics de s’intercaler entre les cortèges. Manœuvre connue, certes, mais qui nécessite aussi coordination explicite entre la préfecture et la centrale syndicale.
  • Deuxièmement, on pouvait aisément apercevoir, au sein même du SO de la CGT, des membres des services de renseignement de la DCRI, protégé par vos « camarades » et ainsi libres de faire leur travail de renseignement et de fichage des activistes politiques et des militants.
  • Troisièmement, si les manifestant.es pris.es dans la charge précédemment décrite se sont retrouvé.es bloqué.es et forcé.es à subir lacrymos, grenades et coups de tonfa, ce fut parce que le SO faisait barrage à quiconque se présentait face à eux. Et restait, au passage, de marbre face aux appels à l’aide de certain.es manifestant.es en détresse.

Face à cela, face aux remarques et aux insultes provenant de membres du cortège de tête exténué.es par la violence des flics et la collaboration du SO, face aux gazeuses et aux coups de matraque du SO sur des personnes parfois très jeunes qui ont suivi – face à tout cela, la plupart des syndicalistes de la CGT restent sans voix. Acceptant les critiques tout en évitant soigneusement de condamner un SO constitué de leurs « camarades ». L’ambition de ce texte, c’est d’éclaircir les lignes. Pas d’ambiguïté possible face à un tel spectacle. Soit on accepte, soit on refuse. Il est temps, pour tous les syndicalistes et autres militant.es de tout bord, de trancher. Pour ma part, je refuse de tolérer la présence d’une milice au service de la police au sein de nos manifestations.

Comprendre le cortège de tête

Je me permets à ce titre d’apporter des arguments, ou plutôt des réponses préventives à des problématiques que certain.es n’omettront pas de relever.

  • Un certain nombre d’entre vous en réfèrent en « prolétariat » comme sujet de la révolution, comme moteur de l’histoire. Ne vous en déplaise, ce qui se dresse face à vous dans le cortège de tête, ce qui s’oppose à la traîtrise de votre SO, c’est bel et bien le prolétariat. Il n’a pas l’apparence qu’il revêt dans L’Assommoir mais, vous en conviendrez, les restructurations de la société capitaliste et impérialiste ont profondément modifié la figure du prolétaire. Il serait temps de saisir qu’en vous mettant à dos les personnes qui composent le cortège de tête, la CGT se coupe de ce qu’elle prétend pourtant être sa base, elle clive une population dont la conscience de classe est pourtant très mince. Et se rapproche toujours davantage d’une organisation conservatrice, reniant les mutations du prolétariat au prix de se laisser glisser vers les facilités des discours convenus, vers les illusions délétères de la social-démocratie bourgeoise, vers son intégration dans les structures de pouvoir et d’oppression de classe.
  • D’aucun.es critiquent la violence du cortège de tête. Je ne souhaitais pas répéter ici les évidences constamment rabâchées, mais je crois qu’aucun texte sur la question dont je traite ici ne peut (malheureusement) en faire l’économie. Alors j’irai vite. Ces gens-là parlent de la violence militante. Mais quid de la violence policière ? Quid de la violence judiciaire ? Quid de la violence capitaliste, raciste, sexiste, homophobe ? Quid de la violence symbolique ? Cela fait presque l’unanimité : ces violences-là existent ; elles sont bien réelles. Le problème reste maintenant pour vous à confronter ces violences, à les comprendre en acte, à mettre ces violences trop souvent légitimées et celle des manifestant.es en situation, en face-à-face. Il serait temps que ces discours sur les violences multiples de notre société surgissent en fait et en acte. N’en vous déplaise – vous qui dénoncez la violence du cortège de tête tout en acclamant la violence révolutionnaire ou insurrectionnelle de 36, 45 ou 68 – mais elle est face à vous cette violence que vous commémorez chaque année ou que vous chérissez tant dans les textes. Mais il est bien plus facile de célébrer la violence légitime des opprimé.es sur le papier plutôt que de la soutenir activement dans les actes.
  • Enfin, de la même manière, certain.es d’entre vous aiment à dénoncer sans ambiguïté aucune dans les textes la « criminalisation des luttes », les « dispositifs sécuritaires » et autres « mesures d’exception contre les militant.es ». Reste que lorsque la criminalisation se fait en acte, ces dénonciations se font bien plus discrètes. Les paroles s’envolent, les écrits aussi. Votre SO participe de cette criminalisation et marche main dans la main avec les flics. Ce n’est pas par mépris que je vous dis cela, mais par souci de cohérence.

Choisir son camp

Pour finir, je m’adresserai à tous ceux.celles qui appréhenderaient le fait de s’opposer à ce qu’ils.elles considèrent comme leurs « camarades ». S’opposer à des pratiques immondes et aux dérives policières de sa propre organisation de signifie pas renier son appartenance au collectif, bien au contraire. Je n’ai pour ma part aucun problème avec le syndicalisme, mais j’en ai de sérieux avec certaines manières de faire du syndicalisme. Personne ne vous demande de quitter votre organisation, mais tou.tes vous demande d’en dénoncer les dérives autoritaires qui mettent en danger vos véritables camarades de lutte, et d’agir contre ces dérives. Les débats houleux, les dénonciations de pratiques douteuses et les actions pour les enrayer se produisent dans tous les groupes militants, y compris autonomes. Il n’est pas question que vous en soyez exempt.es. Choisissez votre camp, si possible celui de la lutte à nos côtés, et non celle du pouvoir aux cotes des SO. Crions tou.tes haut et fort : non aux flics dans nos manifs, non aux sous-traitants de la violence policière et de la réaction ! Pour que marchent enfin ensemble, bras dessus bras dessous, kways noirs et chasubles rouges. Pour qu’enfin l’État nous craigne. Pour qu’enfin nous soyons redoutables.

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