Europacity : la propagande d’Immochan en guise de débat public

On a assisté à la « réunion publique » sur le projet Europacity qui s’est tenue à Gonesse (95) le 7 mars dernier. Point de démocratie directe ici, juste une mise en scène visant à instrumentaliser le trop plein de misère sur le territoire.

Drôle d’ambiance lors des « réunions publiques » organisées à Gonesse ! Sécurité à l’entrée du complexe culturel dans lequel se tenait le débat, sécurité à l’entrée de la salle, hôtesse qui demande avec insistance nos coordonnées et veut savoir « comment nous avons été mis au courant ». Dans la foulée, on nous fait savoir que le débat sera filmé. D’ailleurs, dès qu’on passe le pas de la porte on voit deux caméras braquées sur le public. Un photographe fera également des pieds et des mains pour avoir des photographies de tout le monde.

La salle est grande, froide mais sans tribune. Au centre de ce grand espace vide, deux rangées de chaises se font face comme des parenthèses. À une des extrémités, une petite table est postée devant ce qui semble être un animateur de supermarché en un peu plus classe : Laurent Sablic, qui est soit dit en passant, directeur en conseil stratégique auprès d’élus et dirigeants d’entreprises, un poste qui tombe à point nommé pour animer des échanges « équitables »... Sur la droite, une régie de quatre personnes endimanchées s’occupe du son, de l’image et des micros. Force est de constater que tout cela impressionne un peu... Le spectacle était prêt, le traquenard sous des apparences de démocratie participative aussi.

Mazette, ça commence ! L’animateur sourit de toutes ses dents et lance la réunion à grand renfort de remerciements pour les notables présents dans la salle. Puis vient le temps pour Aline Guérin, garante de la bonne tenue des échanges pour la très pompeuse commission nationale du débat public, d’introduire le débat. Benoit Chang, directeur administratif et financier d’Immochan, est ensuite chargé de souhaiter la bienvenue aux présents : « Europacity c’est un rêve ! » dit-il sur un ton prophétique. Après quoi Jean-Pierre Blazy, le député-maire PS de Gonesse, martèle avec autorité que la discussion que l’on va mener doit s’inscrire dans le cadre juridique qui a en quelque sorte entériné Europa City : création de la ZAC du Triangle de Gonesse le 21 septembre 2016 et Déclaration d’Utilité Publique pour la création de la ligne 17 de métro (ne desservant aucune habitation mais uniquement Europa City) : « C’est dans ces conditions renforcées et confortées que s’ouvre cette nouvelle phase de concertation ». Concertation, certes, mais dans un cadre bien limité. Il s’agit bien d’œuvrer à la faveur du projet, quoi qu’il se passe et quoi qu’il se dise.

La discussion proprement dite ne commencera qu’après un reportage de présentation d’une dizaine de minutes. Produit par Immochan, le montage se veut équilibré, présentant des partisans et des sceptiques d’Europacity, vivant dans les communes environnantes. En réalité la vidéo n’explique en rien la situation sur le Triangle de Gonesse, ni ne fait parler les personnes directement impactées par le projet, comme les agriculteurs qui exploitent aujourd’hui les champs. En fait l’idée n’était pas d’évoquer la possibilité d’un Triangle de Gonesse sans Europacity, mais bien d’imaginer les modalités possibles d’un monde avec Europacity. Autrement dit, la seule marge de débat qui subsistera après cela, est celle qui consiste à réfléchir aux aménagements possibles d’un projet déjà gravé dans le marbre.

On comprend donc mieux le manque d’enthousiasme des intervenants du film qui semblent se limiter à espérer que celui-ci apportera un peu d’activité dans le coin et surtout de l’emploi pour les jeunes. Certains s’inquiètent un peu plus : Pourrons-nous accéder au centre commercial ou cela ne sera-t-il que pour les riches ? Est-ce qu’Europa City ne va pas faire augmenter le prix de l’immobilier à Gonesse ? Mon petit commerce dans le centre ville ne va-t-il pas mourir ? On encore, est-ce pertinent de faire Europa City dans une zone qui comprend déjà 4 gros centres commerciaux ?

Le film fini, le silence tombe sur l’assemblée et l’animateur de supermarché se félicite de l’impartialité de la vidéo. Cette fameuse réunion publique que nous attendons tous peut commencer !

Surprise : seuls les témoins du film qui sont favorables au projet sont présents dans la salle. Devant le gratin politique et économique du coin, ils rivalisent d’enthousiasme. La parole est ensuite donnée aux personnes qui lèvent la main. Ce sont presque exclusivement des responsables d’associations locales ou des petits entrepreneurs alléchés par l’occasion de se faire voir. Tous en viennent aux mêmes questions : Est-ce que cela va profiter aux gens de Gonesse (à commencer par eux) ? Est-ce que les gonessiens seront embauchés en priorité (à commencer par eux) ?
Comme les interventions rendent parfois trop évidente la situation sociale pas très bling bling des gens du coin, l’animateur de supermarché passe son temps à recadrer le débat. Mention spéciale pour sa tirade où il rappelle « que ce sont les sous d’Immochan, pas les nôtres » (on avait bien compris ne t’inquiète pas).

On sort alors la grande artillerie avec Dominique Desjeux, un sociologue trié sur le volet qui valide le projet d’Immochan en sa qualité d’expert : « Les lieux d’interaction sont en train d’évoluer ». On se demande à ce moment là s’il parle de la piste de ski ou du parc aquatique... Puis, une remarque épatante : « Les centres commerciaux d’aujourd’hui intègrent une offre de culture et de loisirs, retrouvant ainsi les vieilles traditions occidentales du Moyen-Age, avec sur une même place, la cathédrale, les commerces et les jongleurs. » Ainsi le qualificatif de temple de la consommation trouve tout son sens : si Europa City est la cathédrale, le commerce est alors la religion. La place des jongleurs, on l’aura compris, est réservée aux gonessiens. Merci le sociologue pour cette analyse docile qui décrit à la lettre la réalité que tente de produire le groupe Immochan ! Cette stratégie d’utiliser de nombreux « experts » dans ses publications a été largement mise en avant par ce groupe. Comment ces honorables chercheurs et spécialistes en sont venus à intervenir dans un débat public pour un exploitant de supermarché ? Mystère !

A force de faire de grands signes, les opposants à Europacity du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) arrivent enfin à intervenir et commencent à mettre à mal la bonne tenue de la réunion publique. Le prix de la punchline de la soirée revient sans hésitation à Bernard Loup du CPTG qui décoche, les yeux dans les yeux de Benoit Chang, une tirade qui fait mouche : comment croire aux documents présentés à l’entrée de la salle, censés présenter le projet et sur lesquels la mention suivante est notée : « ce document et son contenu, sans valeur contractuelle, sont la propriété exclusive de La Belle étoile (éditeur des documents, dont Benoit Chang est directeur de publication) qui n’en garantit ni l’exhaustivité ni l’exactitude ». Par conséquent, comment faire confiance aux propos tenus pendant cette réunion ?

Intervention de Bernard Loup membre du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG)

Évidemment, c’est à Benoit Chang, dont l’assurance s’est amoindrie depuis les estocades des opposants au projet, que revient le privilège de la conclusion. Le moins qu’on puisse dire c’est que l’incertitude assumée dans laquelle avance le projet n’a pas été estompée. Si, à la question posée : « Aujourd’hui j’ai 20 ans, qu’est ce que je fais demain pour m’inscrire dans un schéma qui me permettra d’avoir un emploi en 2024 à Europa City ? », Benoit Chang s’est contenté d’un « je ne peux pas vous dire », la palme du flou artistique lui revient avec une de ces phrases sorties de la tête des communicants maison et qui en dit long sur l’idéologie du personnage : « Le problème c’est qu’on ne comprend pas que ce projet est à trois dimensions : la discussion avec les élus, la population, certes. Mais aussi avec le digital, qui lui n’a pas de territoire. ». Demandez aux agriculteurs si Europa City n’a pas de territoire…

Benoit Chang, directeur administratif et financier d’Immochan nous parle du "digital"

Sur cette envolée lyrique, la soirée se clôture et les convives sont invités à aller grignoter un morceau. Enfin ! On va pouvoir casser la croûte à la charge de ces escrocs ! Quelle déception de constater que le groupe Immochan n’a prévu que des cacahuètes et des chips servies sur des assiettes en carton et de l’Oasis distribué avec parcimonie... Un avant-goût de ce qui poussera dans les champs avec Europa City. Décidément, le groupe Auchan c’est la classe américaine ! Dégoûtés par la mesquinerie de nos hôtes on se casse aussitôt du lieu, non sans se faire alpaguer à la sortie par celle qui faisait circuler le micro dans la salle : « J’ai vu que vous aviez un micro pour enregistrer le débat, vous êtes journalistes ? Moi aussi je suis journaliste, je suis du métier quoi, vous bossez pour qui ? ». Décidément ; il y aura eu fouille à l’entrée et aussi à la sortie !

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