Du saccage du Lycée Brie-Comte-Robert en 1974 au Lycée Suger à St Denis

Se ré-approprier la mémoire sur les luttes des mineur.e.s, c’est affermir celles d’aujourd’hui. Redonner un espace à celles et ceux que l’on efface, que l’on méprise, la jeunesse que la société gère, digère, éduque, et finalement : détruit. Opposer à la destruction matérielle d’un lycée, la destruction de nos vies, soumises à l’autorité et policées à un État de plus en plus policier.

En 1974, des élèves saccagent leur lycée agricole de Brie-Comte-Robert (Seine et Marne). Voici les paroles de l’un d’entre-eux devant le conseil de discipline :

"J’accuse pourtant moins l’administration centrale, lointaine et absurde [...] que le corps professoral qui a capitulé devant notre mécontentement [...] ; je les accuse par-dessus tout d’avoir été incapables de comprendre ce que nous désirions et demande qu’ils soient punis pour avoir méprisé ce que nous désirions.
Enfin, le lycée a été abîmé, des objets ont été détruits, des machines endommagées.
D’abord, bien sûr, j’annonce que ces dégradations ne sont pas le fait de trois ou quatre élèves. Je l’accuse de mentir et de mentir sciemment.
Mais un lycée, ce n’est pas, de toute façon, un musée, alors que c’est un conservatoire, un lieu où passent des adolescents, et il ne sera possible de répondre du matériel cassé que lorsqu’on répondra des élèves qui ont été vidés sous prétexte final de réorientation ; il ne sera possible de répondre du matériel cassé que lorsqu’on répondra des élèves dégoûtés de leur vocation première ; il ne sera sérieusement intéressant de rendre compte du matériel cassé tant qu’on n’aura pas mesuré l’étendue du désastre scolaire.
Et même, on se moquera encore de nous tant qu’on aura pas mesuré l’étendue de tout ce qui était possible, grâce à nous, dans ce lycée.
En termes juridiques, j’énonce, moi que l’on accuse, qu’il n’y a pas "non lieu" ; j’énonce que ceux qui nous accusent préfèrent le mensonge de ce simulacre soudain de conseil de discipline à la reconnaissance de leurs responsabilités.
J’espère, disais-je en commençant, que vous serez à même d’en tenir compte.
Quant à moi, je m’en tiens là, c’est-à-dire beaucoup plus loin que vous."*

* : Les temps modernes n°340, nov 1974, p 232 ; cité par Catherine Baker, Insoumission à l’école obligatoire, op, cit, p. 176

En France en 1971 apparaît un éphémère Front de libération de la jeunesse, qui existera sur Paris et quelques autres villes comme Saint-Etienne. Il connaîtra une grande audience, notamment en publiant dans la revue révolutionnaire Tout ! un manifeste dont on a retenu le titre : « Nous ne sommes pas contre les vieux, mais contre tout ce qui les a fait vieillir ! ». Appelant à l’insoumission généralisée et à la révolution (« Nous sommes jeunes, nous sommes nombreux et nous savons nous reconnaître. Il faut apprendre à nous soutenir mutuellement, quotidiennement, massivement. »), le manifeste affirme, parmi moult autres choses :

“La jeunesse est le lieu de convergence d’un faisceau de contraintes d’une violence inouïe, pour ne pas vieillir il n’y a qu’un choix radical à faire ; briser ces contraintes, balayer la violence qui s’exerce sur nous. Nous sommes devenus particulièrement violents - pas par nature - on ne nous a pas laissé le choix, il est probable que nous serions venus au monde heureux et paisible il en irait différement, mais ici, aujourd’hui tout concourt à nous mutiler et à nous nuire et la paix qu’on nous offre est la paix sociale du gouvernement, des partis, des syndicats, la paix des esclaves - celle-là nous n’en voulons pas - pensez à la violence qui s’exerce sur un type pendant vingt ans pour que du bébé nu et souriant au monde qui l’entoure on arrive à cet étudiant de sciences-éco, creux, blafard et cravaté ou à ce jeune prolo super crevé qui somnole dans le métro qui l’emmène travailler. La paix dans ces conditions, plutôt crever ! Adultes qui n’avez pas su gagner la paix des hommes et des femmes libres, c’est celle-là dont nous allons vous faire cadeau, c’est pour celle-là que nous allons nous battre et comme disent nos frères et nos soeurs américaines, il y a deux choses dont nous sommes sûrs, la première c’est que nous allons en prendre plein la gueule, la deuxième c’est que nous allons vaincre.”

Le manifeste reste inachevé et se conclut par ces mots : « Texte interrompu par une grenade. » Il ne s’agit pas d’un effet de style : Richard Deshayes, qui l’avait rédigé « après discussions au FLJ », a été défiguré et rendu aveugle par un tir tendu de grenade lacrymogène lors d’une manifestation de solidarité avec un autre étudiant incarcéré pour raison politiques (qui sera finalement libéré au terme d’une intense campagne de soutien).

En France, à Paris, un collectif Mineurs en lutte a vu le jour fin 1978, qui réclamait peu ou prou l’abolition du statut de mineur. Tout a commencé avec Paricia, 15 ans et Marie-Caroline, 16 ans, qui refusent de rentrer dans leur foyer éducatif et trouvent refuge dans un collectif de majeurs avec lesquels elles avaient été en colonie de vacances autogérée l’été précédent. Très vite, elles trouvent des complices qui les rejoignent. Composé initialement d’adolescentes en fugue de leurs foyers éducatifs, puis d’autres en conflit avec leurs familles, le collectif parisien semble avoir réuni jusqu’à une soixantaine de militants mineurs, et a eu à l’époque un retentissement qu’on peine à imaginer aujourd’hui. La lutte est soutenue par le jeune quotidien Libération, par Rouge ainsi que par le très populaire magazine « des jeunes », Antirouille. Un gala de soutien est organisé en janvier 1979 :

“Cela fait plus d’un mois que la lutte est commencée, que nous sommes dans l’illégalité. Nous ne rentrerons pas au foyer ! Nous voulons décider la suite de notre vie, nous continuerons la lutte pour que nos voix soient entendues, pour que quelque chose change ! C’est pourquoi nous vous demandons de nous rejoindre au gala que nous organisons. Parce que nous sommes des miliers de jeunes à nous taire face au pouvoir que les institutions hiérarchisées nous imposent.”

L’occupation de locaux de la Faculté de Vincennes est décidée pour se faire entendre et exiger publiquement la création d’un centre d’accueil et d’information autogéré par les mineur-es. Elle durera deux semaines. Leur lutte devient une affaire d’Etat : rien ne leur sera épargné, ni les calomnies dans la presse nationale, ni le harcélement policier et judiciaire, ni les tentatives de psychiatrisation... Le ministre de la Justice Peyrefitte se fend d’une dépêche à leur encontre, puis des majeurs solidaires sont arrêtés et placés sous contrôle judiciaire. Les mineur.es opèrent alors une descente dans le cabinet du juge d’instruction. Les inculpés appellent « *tous ceux qui se battent pour la prise en charge des individus par eux-mêmes et pour la libre disposition de soi » à se solidariser en créant des comités de soutien et en proclamant publiquement : « J’ai hébergé des mineurs en fugue, je le revendique et je recommencerai. »
Les revendications des mineurs en lutte sont explicites :

"Depuis trois mois, nous luttons en essayant de rendre publiques nos revendications
Nous voulons le droit à la parole en toute circonstance pour qu’elle soit entendue et appliquée.
Le droit de regard sur les dossiers nous concernant.
Le droit de disposer librement de notre corps et de vivre avec qui nous voulons, dans les lieux que nous choisissons.
Le droit à l’information sexuelle, à la contraception sans que pour cela les gens qui nous soutiennent soient inculpés pour détournement de mineur, incitation à la débauche...
Le droit de gérer son budjet, au niveau financier.
[...] Quelles sont les possibilités d’un mineur quand il veut être indépendant ?
Aucune.
Nous ne sommes pas manipulés, mais responsables de tous les actes et les démarches faites depuis le début de la lutte et nous voulons être considérés comme tels. Les majeurs ne font que nous soutenir dans notre lutte bien qu’ils soient directement concernés par les conséquences et juridiquement responsables de ce soutien. [...].”

“Sécher c’est bien, fuguer, c’est mieux ! Famille, école, foyer : faire de la fugue une arme efficace ! 160 000 fugues par an, 440/jour, 18/heure. C’est un acte collectif qui s’ignore. C’est un refus massif des structures de la cellule familiale. [...] La fugue est en fait un acte politique, et c’est comme tel que les fugueurs et fugueuses de la lutte des mineurs le revendiquent !” (Olivier, octobre 79)

“Je n’ai pas choisi de fuguer toute seule. J’ai choisi de dénoncer avec d’autres, l’oppression que subissent tous les mineur(e)s (dans la famille, mais aussi dans les foyers, dans les écoles.) J’ai choisi de prendre la parole, de parler de mes désirs, j’ai choisi d’être moi et pas ce que les autres voulaient que je sois. J’ai refusé la solution individuelle. J’ai choisi une lutte collective ! Je ne suis pas revenue. C’était en mars, il y a huit mois.” (Hélène, 16 ans, Mineurs en lutte, octobre 79.)

écrit par le collectif "Mineurs en lutte" en 1979

Ces différents extraits sont tirés du livre "La domination adulte, l’oppression des mineurs" d’Yves Bonnardel.

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