Destituons la Nasse

Depuis la fin du printemps dernier, la tristesse semble se répandre de façon inexorable dans des manifestations parisiennes devenues de plus en plus hostiles. Cette hostilité, par une évidente analogie, nous lui avons donné le nom de nasse. La question qui se pose alors à nous est la suivante : comment se sortir du piège que constitue la nasse ?

Ce texte arrive probablement trop tard. Pratiquement parce que la dernière trahison syndicale aura eu raison du mouvement contre la loi travail et des grandes manifestations qui, avec les actions de blocage, en constituaient le moment le plus critique ; théoriquement parce que ce qui y est énoncé aura déjà le caractère de l’évidence pour beaucoup d’entre nous. Prenons-le pour une formulation parmi d’autres des énoncés qui circulent actuellement parmi nous, pour une contribution aux réflexions collectives qui nous animent en ce moment concernant les formes d’expression et d’existence de nos luttes, et comme un mémo pour les temps à venir – gageons que l’on retrouvera la nasse, et plus tôt qu’on ne le pense.

Poser le problème de la nasse

Depuis la fin du printemps dernier (datons cela du 14 juin), la tristesse semble se répandre de façon inexorable dans les manifestations parisiennes successives, jusqu’à devenir le sentiment le plus partagé au sein des différents cortèges. Passée la joie qui aura accompagné la constitution du cortège de tête, les manifestations sont trop vites redevenues des lieux dans lesquels on se rend plus par devoir que par envie ; autant dire des lieux hostiles. Hostiles par la violence physique qui y règne, chaque défilé étant pour chacun de nous une occasion supplémentaire d’être plus ou moins gravement blessé. Hostiles aussi par la violence symbolique qui s’y déploie via les multiples procédures d’humiliation et l’ampleur du dispositif policier confinant parfois – pour qui ne prendrait pas la mesure de ce qui s’y joue – au ridicule le plus achevé. Cette hostilité, par une évidente analogie, nous lui avons donné le nom de nasse. Être nassé constitue ainsi, depuis plusieurs mois, la condition partagée de tout manifestant se rendant aux convocations syndicales parisiennes. S’il est évident que la nasse, non plus par simple analogie mais par synonymie est aussi un piège, la question qui se pose à nous est la suivante : comment se sortir du piège que constitue la nasse ?

L’erreur dont il nous faut nous prémunir consisterait à analyser la nasse comme un simple dispositif matériel isolé, comme un mécanisme parmi d’autres – ce qu’elle a pu être dans ses versions imparfaites – et d’en étudier les défauts et les différentes possibilités qui s’offrent à chacun de s’en échapper. Ce réflexe – que l’on pourrait qualifier de survie – était inévitable lors des premières confrontations avec ce dispositif et a même pu avoir un certain succès, permettant à certaines personnes de s’en extraire voire de littéralement briser la nasse. Cette stratégie nous mène malheureusement dans une impasse pour deux raisons : jouer sur les imperfections du dispositif nous condamne fatalement au perfectionnement continu de celui-ci – il est donc devenu de plus en plus difficile de s’en échapper – et, pire, cela nous fait passer à côté de l’essentiel, de ce qu’est la nasse – de ce que la nasse ne désigne plus la forme du dispositif policier mais la forme même de la manifestation.

Difficile en effet de ne pas distinguer les différentes « nasses » qui tentent depuis le mouvement anti-CPE d’isoler et immobiliser tout ou partie d’un cortège en l’encerclant (tentatives que le cortège de tête a systématiquement déjoué par le nombre et la détermination) et la nasse déjà en place et dans laquelle on rentre délibérément pour manifester. Pour se sortir de cette impasse et mettre ce dispositif durablement en échec, il faut je crois en revenir à l’étude de son fonctionnement en général et en particulier, c’est-à-dire : d’un côté la fonction qu’il assure en tant que dispositif de maintien de l’ordre ; de l’autre la façon dont il l’assure en tant que dispositif particulier de nasse.

La Nasse comme forme de la manifestation

À l’impossibilité d’isoler le cortège de tête du reste du cortège syndical, succède logiquement, dans la logique gouvernementale, son assimilation à l’ensemble de la manifestation. De là deux options : soit l’interdiction générale sans condition, ce qui n’aurait jamais été que la forme critique du précédent dispositif qui, actant de ce que le cortège n’est plus composé que de casseurs, en aurait expulsé l’ensemble des manifestants – tentative ayant fait long feu au risque de produire une situation absolument ingérable. Soit l’autorisation générale à condition que l’ensemble de la manifestation prenne la forme d’une nasse – option finalement adoptée par la préfecture. De là l’analyse que nous devons faire de la nasse : non plus comme dispositif de maintien de l’ordre mais comme conditions d’autorisation de la manifestation.

De façon évidente, la nasse constitue d’abord un ensemble de procédures, de conditions administratives, sans quoi la manifestation ne serait pas autorisée. Mais comme souvent, l’opération que le dispositif nasse réalise ici n’est pas à chercher dans la justification qui en est donnée mais dans la façon qu’il a d’affecter les corps dont il dispose. Loin d’avoir pour objectif de « sécuriser le parcours de la manifestation » (il n’est qu’à voir l’intensité des affrontements et l’usage massif des armes prétendument non-létales pour s’en assurer), les fouilles avec palpation à l’entrée et à la sortie, le grotesque parcours giratoire ou encore l’impossibilité de sortir librement de la manifestation sont autant de procédures de soumission et d’humiliation par lesquelles chacun est prié de manifester son allégeance au dispositif.

Au delà d’une simple condition administrative, la nasse constitue aussi une condition matérielle qui n’est pas étrangère à la grande tristesse qui règne dans la forme nasse des manifestations. En tant que mécanique, elle a, il me semble, quelque chose à voir avec une certaine physique de la foule. Alors que l’action conjointe de la BAC et des services d’ordre jouaient de notre psychologie et entendait limiter nos émotions aux réflexes de survie (par peur, fuir la police pour se réfugier dans le cortège syndical), la nasse entend plutôt limiter notre matérialité à celle d’un flux à canaliser. En bouclant toute sortie, en collant le cortège au plus près, en le modelant à sa convenance au gré des charges et des lacrymos, le dispositif de nasse crée les conditions matérielles dans lesquelles le cortège est assimilable à un flux, ensemble de particules élémentaires conduites de place en place au gré des bousculades.

À la joie de constituer une communauté, de se regrouper en formant un cortège de tête que la police ne sera jamais parvenue à désagréger, succède ainsi la tristesse de voir celle-ci réduite à sa matérialité la plus négative. De là probablement que lors de la première vrai manifestation-nasse, de Bastille à Bastille le 23 juin, la tentative désespérée d’exister positivement encore aura consisté à tourner à l’envers en remontant le courant, en inversant le flux. Tentative évidemment contrée par des directions syndicales qui tentaient de conjurer leur sort en scandant « on lâche rien » alors qu’il était évident qu’elles avaient tout abandonné à la police – jusqu’à leur dignité.

Le tour de force de la nasse aura été de déplacer l’hostilité sur le terrain même de la communauté – de ce qui avait su vaincre l’hostilité de la manifestation syndicale. La nasse autorise la manifestation avec son cortège de tête, mais elle l’autorise à la seule condition qu’elle ne soit qu’une manifestation de l’impuissance ; que la démonstration du nombre ne devienne immédiatement démonstration de la faiblesse ; que slogans et violences ne soient plus que l’expression du désœuvrement général. En d’autres termes, la forme nasse de la manifestation réunit les manifestants dans leur diversité, mais elle les réunit dans l’expérience commune de l’impuissance – condition même de leur ré-union.

La nasse constitue donc la condition d’existence de la manifestation en tant qu’elle est la condition de son autorisation, ce sans quoi la manifestation serait interdite, mais aussi en tant qu’elle est la condition partagée que chacun éprouve d’être nassé, ce qui fait notre commun. Ainsi, la nasse constitue indistinctement un dispositif mécanique et un ensemble de procédures. Il n’y a donc pas la nasse qui serait le dehors de la manifestation, ou la manifestation qui serait le dedans de la nasse, il y a fusion entre ce dedans et ce dehors : la nasse constitue la forme même de la manifestation – elle est le nom de l’hostilité qui y règne, de la fouille à l’entrée à la rétention générale. Sortir du piège que constitue la nasse ne peut donc en aucun cas signifier la combattre comme l’on combattrait un ennemi, l’affronter militairement sur son propre terrain : quelque soit l’équipement défensif et offensif dont nous disposons, nous n’avons nullement les moyens de briser durablement la nasse et cela ne ferait finalement qu’accroître encore l’hostilité qui y règne. Il nous faut au contraire et nécessairement fuir l’hostilité qu’elle constitue, ne plus être à sa disposition, ne plus s’y conformer, en d’autres termes – la destituer.

Destitution de la nasse

L’élément le plus notable de la nasse, ce qui fait la nasse, c’est-à-dire aussi bien sa force que sa faiblesse, c’est qu’aucun dispositif autant que celui-ci ne requiert des corps dont il dispose une si totale disposition. En effet, ce qui parmi les pièges caractérise la nasse, ce qu’elle a en propre et justifie parfaitement l’analogie par laquelle nous désignons le dispositif auquel nous sommes confrontés, c’est de ne pas se refermer sur des proies qu’elle piégerait mais d’être toujours déjà en place, jouant sur la totale disposition de ses proies à se piéger elles-mêmes. Ainsi, plus que tout autre dispositif encore, la nasse n’est pas une disposition matérielle des choses, c’est une certaine disposition matérielle des choses en adéquation avec une certaine disposition affective des êtres. En d’autres termes, l’efficacité de la nasse n’a pas tant à voir avec ce qu’elle est, ses propriétés et qualités intrinsèques, qu’avec ce que nous sommes, notre disposition à son égard. Tous les poissons ne se pêchent pas avec une nasse et sans manifestants pour se résigner à être nassés, la nasse ne serait qu’une disposition matérielle des choses sans objet, une forme vide – tout au plus les amateurs de marches militaires pourraient-ils y voir une forme esthétique.

De là, je crois, doivent partir nos réflexions pratiques concernant les moyens que l’on se donne collectivement pour ne plus être nassés : destituer la nasse signifie d’abord nécessairement, pour reprendre le vocabulaire policier qu’elle emploie, ne pas répondre à sa convocation. En d’autres termes, cela signifie être collectivement dans des dispositions à ne pas se soumettre à ses procédures dégradantes, à ne pas nous constituer prisonniers, à ne pas être là où elle nous attend – une place vide cernée par 10 000 flics aux aguets, voilà ce qu’on pourrait appeler une destitution de la nasse. Pour cela il nous faut revoir nos modalités de rassemblement, qui pour le moment auront invariablement pris la forme de défilés de place en place, et la façon que l’on a de s’y rendre. La façon la plus immédiate de destituer la nasse prendrait probablement la forme d’un refus de se soumettre aux fouilles et de rentrer dans la nasse : tout le monde dehors et personnes dedans !

Cette attitude ne se décrète pas, bien sûr, mais les militants de la CNT nous ont montré un chemin praticable : arrivés en cortège résolu à ne pas se laisser fouiller, il sont arrivés en position de force devant la nasse et ont obtenu d’y rentrer sans passer par la fouille. D’autres tentatives comme celle des lycéens auront échoué mais il est clair que la fouille individuelle ne peut être refusée que collectivement. J’arrête ici les considérations stratégiques afin de pas livrer à nos lecteurs des Renseignements trop d’éléments que chacun pourrait déjà avoir en tête, pour m’en remettre à l’intelligence collective, à ce qui émergera des différentes réunions plus ou moins publiques et plus ou moins larges, à ce que chacun, accompagné de ses ami-e-s, se découvrira avoir eu la même idée que beaucoup d’autres – pour que perdure le cortège de tête.

Paris, le 29 septembre 2016

P.-S.

Ce texte est issu de l’insatisfaction de quelques uns face à la tournure qu’ont pu prendre les manifestations au cours du mouvement contre la loi "travaille !". Il est donc avant tout un exercice de formulation du problème (d’où son caractère assez théorique). La version ici publiée est une version écourtée du texte original. Les deux versions de ce textes sont toutefois disponibles en pdf.

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