De quoi le 49.3 est-il le calibre ?

A l’intérieur de la nuit 49.3, un récit évidemment subjectif, mêlant les faits directement observés par moi ou bien rapportés par d’autres manifestants, ainsi que des impression ou des commentaires.

10 mai 2016 [1].

J’arrive à 18H00 sur le pont qui fait face à l’assemblée, pour le moment ne tombe que la pluie. S’en suivent deux heures plutôt calmes et mouillées. Des slogans, « Le temps est pourri, le 49.3 aussi ! » des pschitt de lacrymos, beaucoup de jeunes, un peu de syndicat dont le postier de Sud qu’on voit souvent qui essaie d’organiser des trucs avec son mégaphone, aussi des CGT, des gens qui arrivent du travail, des chants, « P comme pourris, S comme salauds, à bas, à bas, le parti socialo ! », des fumigènes, des petites réunions au milieu du pont.
J’ai rendez-vous, moi, avec des lycéens bien déters qui reviennent d’une AG inter-lycéenne, je croise Sarah, Stéphane, Bob ou bien Patrick et Pauline... « Tout le monde déteste le PS ! », « Lacrymocratie ! », les voitures sur le boulevard continuent de vaquer, « derrière les policiers, se cachent les députés ! »...

A un moment, il devait être 20H30, nous avons tenté une sortie tous ensemble côté Concorde. Après des palabres entre deux élus front de gauche, les flics et des non-violents qui se gelaient le cul sur les pavés trempés, les flics nous ont finalement autorisés à sortir du pont par le côté assemblée nationale, dans la rue qui longe la seine en nous serrant sur le trottoir. Ils étaient très tendus à ce moment-là et nous escortaient en formant une rangée de boucliers... Ils nous ont donc fait sortir à cet endroit de cette façon, en nous forçant chaque fois à aller là où de toute façons d’autres flics bloquaient les accès.

Les liens qui se nouent dans une nasse sont de jolis liens.

Ce soir-là, le gouvernement a protégé Solférino et l’Assemblée à renfort de grenades contre des citoyens avisés. Nous étions dans une nasse qui se déplaçait entre l’assemblée et Orsay. Les liens qui se nouent dans une nasse sont de jolis liens.
Certains sont descendus sur les quais, ils se sont presque trouvés en situation de forcer le barrage de flics, mais se sont fait allumés. Très vite nous ne les avons plus vu tellement le nuage de lacrymo était dense, il y eut plusieurs lancés de grenades. Un gars qui est descendu sur les quais me racontera plus tard qu’ils ont essuyés des tirs tendus et qu’il a vu une fille se faire massacrer par deux flics, « Elle a pris cher, putain, elle était parterre et ils l’écrabouillaient à coups de boucliers. » Nous avons vu les palets brûlants de lacrymo qui leur tombaient en cloche dessus, certain projectiles étaient envoyés depuis le pont piéton qui enjambe les quais, ils étaient envoyés par des flics venus en renfort de ceux peu nombreux et complètement flippés qui tâchaient de barrer le quai mais allaient se faire déborder.
Nous avons vu leur chef glapir des ordres, il avait peur. Sur le quai, les nôtres se sont fait tirer dessus par devant, par au-dessus et par derrière, mais là nous ne voyions plus rien à cause des fumées.

Cachés dans les fumées ils s’étaient faufilés entre le mur des quais et les gardes-mobiles, comme je les aime ces deux-là.

Le mec qui me rapportera ça plus tard la nuit dans une rame de la ligne 5 qui nous ramenait vers République, était parvenu à s’enfuir avec son amoureuse en profitant du brouillard des fumées et des lacrymo. Cachés dans les fumées ils s’étaient faufilés entre le mur des quais et les gardes-mobiles, comme je les aime ces deux-là.

A ce moment les flics semblaient dépassés autant sur les quais que dans la rue, je me suis retrouvé avec un groupe bifurquant dans une rue qui repartait vers Solférino. Bloquée aussi, forcément, avec tireur de flashball derrière la ligne des boucliers « On est pas loin de la rue des collabos ! » a gueulé un mec qui ressemblait à Guy Debord jeune et que j’ai pris pour Coupa.
Le pont piéton était lui aussi bloqué. Et la rue le long de la seine, toute aussi bloquée, au niveau d’Orsay. Nous refluons alors vers l’assemblée en nous refilant des pipettes de sérum phy. D’un coup, les flics chargent pour nous faire repartir dans l’autre sens — des grenades de désencerclements, une bonne dizaine — ils avancent en ne tapant pas que sur leur boucliers, nous essayons de ne pas courir, nous restons calmes et attentifs les une aux autres et aux uns. Au milieu de tout ça nous tâchons par téléphone de tenir informé Radio Debout de ce qui se passe... tandis que la France regarde la télévision, conduit sa voiture, s’engueule dans son lit, à la fièvre, grignote des cacahuètes, naît, travaille de nuit, meurt à l’hôpital, signe des accords européens, rédige des CV, prépare les journaux de demain...

Finalement, après nous avoir tassés vers la bouche du RER C, les flics ouvriront la nasse et feront partir ceux qui sont encore là (200 peut-être). « Mais où sont les autres ? » « Nous étions bien plus nombreux. » « Ils ont dû en embarquer ou faire d’autres nasses. » « Peut-être que ceux des quais se sont fait péchaud dans les paniers à salade derrière les flics qui nous repoussaient. » Ces camions blancs où on balances les manifestants qu’on embarque dans les commico pour les accuser de rebellions ou autres saloperies et qu’on envoie devant un juge.

Ce soir-là, un gouvernement qui s’est fait élire avec des voix de gauche à fait passer une loi patronale dont presque personne ne veut par la grâce d’un 49.3 qui sonne comme le calibre d’un flingue et il a envoyer sa milice sur les citoyens qui s’étaient rassemblés devant l’assemblée sensée les représenter.

Il faut redire ici qu’aucune organisation antérieure aux événements que nous fabriquons n’a le contrôle sur ce que nous faisons chaque jour surgir — ni partisane, ni syndicale, ni associative — et que nous nous acharnons beaux diables à continuer le début.

Nasse, LBD 40, grenades de désencerclement (nommées à contresens : les salauds qui t’encerclent te balancent des grenades de désencerclement), lacrymo, 49.3, GAV... un rempart de flics autour de l’assemblée nationale pendant que sur la Place de la République et ailleurs on fabrique ensemble des trucs, des idées, des radios et des liens à ciel ouvert. l’État matraque depuis plusieurs mois les citoyens avertis, concernés, qui prennent le temps d’élaborer du Politique, qui confrontent les organisations possibles de la Cité en se méfiant de tous les pouvoirs, l’État réprime les citoyens qui fabrique de la démocratie ; les temps que nous vivons ne sont pas ordinaires. Il faut redire ici qu’aucune organisation antérieure aux événements que nous fabriquons n’a le contrôle sur ce que nous faisons chaque jour surgir — ni partisane, ni syndicale, ni associative — et que nous nous acharnons beaux diables à continuer le début.

Plus tard dans la nuit, je vais rendre visite aux copains de Radio Debout de Broc et de Ficelles qui émettaient hier depuis le fond des « petits tonneaux », le bar dans lequel je me suis saoulé des années durant pour attendre que finisse la nuit en espérant sinon y résoudre mes petits problèmes, au moins y diluer mes angoisses. Je suis bien avec Karim, Lisemarie, Clémence et la bande, rejoins par des copains de Debout Place des Fêtes qui viennent expliquer ce qu’on fabrique dans notre quartier pour le muscler, pour nous le réapproprier, rue par rue, bloc à bloc.

Soudain, une clameur. Des manifestants qui reviennent aussi de l’assemblée nationale partent en manif depuis République, ils remontent Faubourg-du-Temple, je pose mon Perrier — non pas que j’ai résolu mes petits problèmes, mais j’essaie autre chose. Me voilà à suivre la manif sauvage qui passe devant le bar, je cours après ces jeunes, une centaine, ils courent, ils chantent « PARIS DEBOUT SOULÈVE TOI ! », ça hasarde comme les chauves-souris dans la nuit, par à-coups, surgissements, tire d’aile...
Très vite, Rue de la Folie Méricourt, un mec en scooter nous prévient que nous sommes poursuivis par quinze bacqueux qui en ont déjà tabassé derrière nous, je me fous de côté au croisement de l’Avenue de la République et je vois 15 salopards courir avec leur capuches, leurs talkies, leur haine et leur matraques télescopiques à la poursuite de lycéens qui crient leur rage contre l’obscure saloperie qu’on nous force à subir. Ces lycéens qui n’ont pas envie de vivre comme des esclaves et qui invitent Paris à les rejoindre « NE NOUS REGARDEZ PAS, REJOIGNEZ-NOUS ! ». J’ai un flash : je revois Bernard Arnault, dans sa morgue, dans sa suffisance quand il annonce à ses actionnaires que des révolutionnaires sont venus perturber son assemblée d’actionnaires ; dans cette nuit, saute aux yeux que la BAC est une milice et que nous ne sommes pas loin de l’huile de ricin. Alors qui je vois courir derrière les bacqueux qui courent après la manif sauvage qui court vers Bastille dans la nuit ? Les trois formidables lycéens avec qui nous nous sommes tenus dans la nasse. Nous nous retrouvons et nous marchons vers République où nous nous quittons pour bientôt nous revoir parce que les liens qui se nouent dans la nasse sont aussi jolis que ceux qui se nouent dans la nuit.

haut les cœurs

Notes

[1NDLR : Ce récit se déroule le soir de l’annonce du passage de la loi Travail au 49-3

Localisation : Paris

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