Blesser et mutiler : une stratégie de la peur

Du 21 au 25 novembre, trois policiers comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Bobigny pour une série de violences commises contre des manifestants à Montreuil. A cette occasion, portons quelques réflexions sur l’enjeu du maintien de l’ordre.

Le 8 juillet 2009, les habitants de la Clinique -une clinique à l’abandon occupée en vue d’ouvrir un centre social autogéré à Montreuil- sont expulsés par plusieurs centaines de CRS appuyés par les forces spéciales du RAID. Le soir même, un rassemblement de soutien s’organise et un départ de manifestation vers le lieu s’amorce. Une fois sur place, la police attaque la manifestation et plusieurs policiers embusqués tirent au flashball sur la foule sans aucune sommation. Six manifestants sont blessés : cinq sont touchés au dessus de l’épaule, l’un d’eux est éborgné.
Face à un tel degré de violences, le Collectif 8 juillet (https://collectif8juillet.wordpress.com) se constitue afin de préparer le procès contre les policiers, de s’organiser avec d’autres personnes blessées et d’enquêter sur les armes de la police.

En 2005 Zyed Benna et Bouna Traoré meurent lors d’un contrôle policier. Suite à ces crimes, des révoltes éclatent dans les quartiers populaires. En 2007, Larami Samoura et Mushin Sehhouli meurent dans un contexte comparable, ce qui déclenche une série de révoltes à Villiers-le-Bel. Ces soulèvements seront réprimés avec un dispositif policier et judiciaire sans précédent. Depuis, le recours aux armes de tir "non-létales" s’étend à toutes les opérations de maintien de l’ordre.

En novembre 2007, Pierre Douillard perd l’usage de son œil lors d’une manifestation étudiante suite à un tir de flashball ; le 9 mai 2009, Alexandre et Bruno qui fêtent leurs 21 et 31 ans autour d’un barbecue à Villiers-le-Bel sont chacun éborgnés suite à l’intervention de la BAC ; le 14 octobre 2010, Goeffrey Tidjani, un lycéen de 16 ans, est touché à l’oeil par un tir pour avoir déplacé une poubelle devant son lycée à Montreuil durant le mouvement contre la réforme des retraites ; deux mois plus tard, en décembre 2010, Mostefa Ziani meurt suite à un tir de flashball dans un foyer de travailleurs à Marseille ; le 4 octobre 2011, Nassur qui a 9 ans est éborgné sur la plage de Longomi à Mayotte pendant les révoltes contre la vie chère ; le 19 octobre 2014 à Lyon, Alexandre Meunier est grièvement blessé à l’oeil à la sortie d’un match de foot ; la nuit du 25 et 26 octobre 2015, Rémi Fraisse est tué par un tir de grenade offensive par la gendarmerie sur la ZAD du Testet ; durant le mouvement contre la loi travail au printemps 2016, parmi de nombreux blessés, Jean-François à Rennes, Laurent Theron et Romain Dumont à Paris, sont éborgnés.

Cette liste de mutilations et de décès, loin d’être exhaustive, montre que ces violences ne sont pas des bavures. Au contraire, elles révèlent la volonté de marquer dans les corps la force d’une autorité. Le maintien de l’ordre ne se limite pas à la gestion des foules, mais doit produire de la peur ; celui qui s’effondre doit servir de leçon à tous les autres. La répression à distance est présentée comme une sorte de maintien de l’ordre « propre », non létale, mais qui pourtant réintroduit le tir individuel et la puissance de l’arme comme moyen de dissuasion. Elle n’évite pas l’usage des armes à feu et n’a manifestement pas réduit le nombre de crimes et mutilations policières. Depuis plus de 10 ans, les différents collectifs et familles de victimes recensent en moyenne un mort par mois lors d’opérations policières et le nombre de blessés ne cesse d’augmenter. En réalité, les armes non létales sont un élément de plus dans la construction d’un dispositif sécuritaire articulé par un ensemble d’institutions. En étant systématiquement suivies de non-lieux et de relaxes, ces violences participent de l’affirmation d’une logique d’impunité favorisée notamment par les différents volets de la loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure (LOPPSI) impulsés en 2002, puis intégrés en 2012 au nouveau Code de la sécurité intérieure. Ces dispositifs sont l’expression d’un projet de société sécuritaire et révèlent l’articulation qui existe entre différentes violences d’Etat dans le maintien de l’ordre social.

Sept ans après l’expulsion de la Clinique, trois policiers vont enfin comparaître au TGI de Bobigny. Autour de ce combat judiciaire dont l’issue ne pourra jamais répondre aux attentes investies, c’est la question de l’impunité policière qui doit être mise en avant. A travers l’outil de l’assemblée des blessés (créée en 2014 suite à la mort de Rémi Fraisse), les individus et collectifs cherchent à faire exister les histoires des uns et des autres, afin de trouver la force collective de s’organiser ensemble à l’intérieur et à l’extérieur des tribunaux. Face aux processus judiciaires qui cherchent toujours à criminaliser les victimes, il s’agit de faire sortir ces enjeux politiques des tribunaux. La mobilisation organisée autour de ce procès participe aussi à la construction d’un rapport de force dans la rue. Une mobilisation qui prend une dimension bien particulière quand en même temps la police défile la nuit cagoulée et armée pour réclamer un permis de tuer.

Il ne s’agit pas de demander un meilleur maintien de l’ordre mais d’en construire collectivement la critique radicale partout où il s’exerce.

Légitime Défiance

à demain

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