Au delà de l’anticapitalisme : comment évoluer dans les luttes ?

Ce texte est une autre tentative de réfléchir à la situation actuelle, aux horizons de luttes, trop tributaires encore d’une stricte perspective anticapitaliste.

Plus d’un an et demi après la fin du mouvement contre la loi travail et son monde, alors qu’il semble toujours moins sûr qu’une contestation sociale parvienne à s’enclencher, nous voulons essayer d’esquisser quelques réflexions, pour parvenir à continuer l’invention politique d’un autre monde.

En préambule, on tient à présenter ce nous qui parle : même si nous ne sommes pas tous-tes des hommes, certain-es ne se vivant pas comme tel-le, nous reconnaissons tous que notre socialisation primaire est celle d’hommes, tout comme notre apparence est le plus souvent masculine. La plupart d’entre nous sont hétéros, d’autres peuvent se définir comme bi, pan, ou tout simplement n’avoir aucune envie de mettre des mots sur leur sexualité. Nous sommes tous blancs de classe moyenne. Se présenter comme nous le faisons est une façon de déjouer le faux universalisme qui se cache derrière la plupart des pratique d’écriture militante. Et même si nous avons donc écrit ce texte, nous ne revendiquons l’invention d’aucune des idées proposées ici. Nous ne les avons eu qu’à force de fréquentation des textes, paroles, actions de concerné-es.
Du coup, la critique que nous essayons de formuler n’a pas pour but de nous épargner ou de nous ménager une place de donneur-euses de leçon.
On précise qu’on s’inclut dedans : on part de nos erreurs, de nos difficultés, des saloperies qu’on a vu, dans le champ de la politique anti-autoritaire comme ailleurs. On ne donne pas de leçons, on essaye d’en tirer, pour éviter que ne se reproduisent les échecs du passé. Ce nous qui parle ne se veut pas être autre chose qu’un agglomérat de quelques voix réunies, il n’est pas La Vérité, et n’essaye même pas de s’en donner l’air. Et en aucune façon il n’essaiera de prendre plus de place que la simple position.
Ce texte est un début des réflexions que l’on veut mener collectivement. Pourquoi ? Parce que nous vivons une époque charnière, où un nouveau cycle de luttes s’est ouvert -ou fermé- qui nécessite d’être pensé et analysé.
Dans cette période exceptionnelle il y a des possibilités de changements, l’espoir de faire bouger des lignes. Néanmoins, l’orientation de ces lignes va dépendre de la capacité des mouvements révolutionnaires à penser et à agir, mais surtout de la façon dont elles le feront.
Il s’agit d’éviter les échecs du passé, quand les gauchistes des années soixante, fermés sur eux-mêmes et leur conception de la lutte révolutionnaire ont manqué tout un monde d’invention et de libération sociale et politique.

Ce que nous voulons dire est simple, mais soyons honnêtes, s’il est peut-être partagé dans la tête de beaucoup, cela n’émerge pas dans la plupart des pratiques générales du mouvement.

Nous disons que le mouvement révolutionnaire, dans sa majorité la plus visible, considère que la révolution, la transformation sociale, comme on veut bien l’appeler, repose sur une lutte principale : la lutte contre le capitalisme et l’État, et des luttes annexes, contre le patriarcat, la domination blanche, les systèmes de normes (sexuelles, de genre, physiques, mentales), l’anthropocentrisme...
Cette vision d’un ennemi principal, innerve encore l’imaginaire révolutionnaire. Nous pensons pour notre part que toute tentative de lutte, si elle se veut révolutionnaire doit envisager qu’il existe un ensemble de systèmes de domination, d’exploitation et d’extermination : le capitalisme, le patriarcat, les systèmes de normes, le spécisme..., qui parfois se recoupent, mais qui perdurent au delà de l’horizon anti-capitaliste. [1]
Si les principes de la superposition de ces différents systèmes de domination commencent depuis quelques années à s’installer dans les mouvements révolutionnaires -et encore, seulement une partie- ils le sont dans des proportions qui nous semblent faibles, surtout dans les pratiques concrètes de ces mêmes mouvements. La lutte révolutionnaire doit prendre en compte ces systèmes à chaque instant, pour qu’évoluent nos manières de faire, pour que nous ne les reproduisions plus dans nos actions, nos pratiques, nos vies, comme nous le faisons encore si volontiers.
Nous devons cesser de croire que parce que nous nous proclamons révolutionnaires nous ne participons pas à la reproduction des dominations. [2]

À partir de là clarifions une chose.
Autonomie des luttes ne veut pas dire se désintéresser de ce qui est dit par les personnes concerné-e-s par un système de domination si l’on considère qu’il ne nous concerne pas. Envisagée comme elle l’est à l’heure actuelle dans la plupart des cas, l’autonomie des luttes est plutôt un alibi pour ne pas s’intéresser aux combats des autres, rester perclus de certitudes et surtout, ne rien changer à ses méthodes, à son comportement.
Reconnaître l’évidence de la parole et de l’action aux premièr-e-s concerné-e-s ne doit pas signifier désintérêt de leurs luttes, de leurs histoires, de leurs situations. Le silence des allié-es n’est évidemment pas celui du cause toujours, mais il ne peut pas être un silence inactif, une passivité.

Ainsi, il ne s’agit pas de considérer normal de ne pas prendre la parole les premiers après un crime policier raciste mais plutôt interroger ses pratiques (ne pas fantasmer les quartiers populaires et décider unilatéralement d’investir un quartier au cours d’une manifestation avec des méthodes et des messages incompréhensibles pour les habitant-es, ne pas décider qu’un quartier où l’on va boire des coups le soir est notre quartier...).

Ainsi, ce n’est pas parce que nous féminisons des textes parfois, que ne se reproduit pas, avec une férocité profonde, la domination patriarcale. Il n’est qu’à écouter vraiment les copines révolutionnaires pour s’assurer que rien chez nous n’est bien différent de ce qui se joue dans l’ensemble de la société. Nous disons qu’il n’y aura pas de mouvements révolutionnaires tant qu’il y aura des femmes pour craindre, à l’intérieur du mouvement révolutionnaire les mêmes agressions, les mêmes violences, les mêmes viols qu’en-dehors du mouvement révolutionnaire. [3]
On peut d’ailleurs remarquer que Nuit debout n’a été analysé que comme un facteur de radicalité pour les personnes qui s’y réunissaient ( notamment la nuit du 9 avril, comme un moment où s’est effacé la distinction « bons »- « mauvais manifestant »). Les analyses en restaient là quand les soirées sur la place de la République ont été le lieu de plusieurs agressions sexuelles et de viols, qui n’ont entraînés aucune réflexion sur la pérennité de la domination patriarcale.

De la même façon nous remarquons que l’analyse du black bloc s’arrête à son histoire, à son organisation qui échappe aux médias. Il faut pourtant la continuer pour voir ce qui s’y reproduit encore de rapport de domination. Ainsi, la pratique du black bloc n’efface pas, même si elle anonymise, la répartition genrée de l’usage de la violence et des rôles de « care ». Le black bloc n’est pas une pratique qui efface magiquement les dominations (il n’est qu’à entendre les insultes putophobes ou homophobes qui en jaillissent souvent) ; son principe même repose sur une conception validiste de l’action politique. En bref, au-delà de la critique pertinente de la fétichisation de certaines pratiques, il y a bien d’autres réserves qui sont encore à prendre en compte.

Nous n’avions pas ensuite à arrêter les fantasmes de notre révolte à certains partis pris et certaines divisions coloniales (l’émeute, enfin, qui réunit le militant, qui existe par sa prise en charge politique du monde et le banlieusard, qui n’existe que parce que le militant, comme la police et l’État, l’enferme dans un lieu et le résume à cela) [4] . Nous avions à interroger des pratiques, comme la solidarité réelle et pas parcellaire, pas dans le sens de notre bon vouloir mais dans celui d’une aide réelle.

Pour nous, l’autonomie n’est pas l’imperméabilité aux besoins et aux combats des autres mais le fait de se créer ensemble comme un corps social, à partir des besoins, des combats des groupes et des personnes.
Prenons comme exemple la répartition de la parole dans les lieux de discussions en mixité sociale (assemblées, réunions, rencontres autour d’un livre, film etc.). A l’évidence, dans bien des cas, cette répartition reste inégalitaire. Ce sont les personnes les plus socialement dominantes qui parlent entre elles (entre eux). La première étape d’une réinvention du commun passe par la reconnaissance de cet état de fait. Nous pensons ensuite qu’il peut s’exercer une forme de contrôle de la parole de ces personnes dominantes, afin que puissent s’exprimer les personnes qui n’ont pas accès à la parole. Cela ne veut pas dire qu’il faille strictement organiser le temps de parole de tou-t-e-s, mais au moins poser en préambule de chacun de ces possibles moments de discussions mixtes que la parole n’est pas librement répartie, quand bien même la discussion aurait lieu entre anti-autoritaires. Bref, rappeler à chaque instant que nous n’échappons pas aux systèmes de domination.
Pour autant, une telle stratégie ne règle évidemment pas tout. La sociabilisation différenciée ne s’efface pas même si le cadre est plus égalitaire et il faut envisager que les moments plus informels sont aussi des moments privilégiés pour qui n’est socialement habitué-e, encouragé-e à prendre la parole. Ainsi, aussi égalitaire que puisse l’être, le cadre d’une discussion mixte, cela ne réglera pas tout.
Nous en venons donc à ce que nous disions plus haut : construire une forme de politique révolutionnaire autonome réellement commune n’implique donc pas de rendre égalitaire des cadres de la politique initialement formés par les usages des dominants mais de recréer aussi des formes nouvelles qui n’impliquent pas de « hisser » les dominé-es au rang des dominants, mais plutôt de faire en sorte que le travail d’adaptation repose justement sur ces derniers.
Pour le dire d’une façon plus simple, peut-être qu’il ne s’agit pas de dire que l’assemblée doit pratiquer une répartition plus juste de la parole mais qu’il faut essayer de réinventer à partir des positions, des pratiques des dominé-es des cadres de discussions réellement mixtes. [5]

Il s’agit donc, à partir de là, de recommencer à lutter.

Et recommencer, c’est pour nous reconnaître que toute la philosophie politique et toutes les prétentions de l’universalisme de cette dernière résulte d’un qui parle dont il ne s’agit pas de faire un point d’achoppement à la parole et à l’action, mais le point d’interrogation de tout ce qui manque à un regard particulier pour créer du commun.
Ce qui veut dire, au delà des formules, que le point de vue de départ de beaucoup, pour ne pas dire la quasi-totalité des analyses et des pratiques qui sont les nôtres, reposent encore sur un point de vue situé qui s’universalise comme vérité, alors qu’il ne fait qu’ébaucher une part des expériences des dominations.

Recommencer, c’est donc repartir d’une autre vision du monde et des rapports humains. Repartir, c’est pour nous repartir à zéro, à partir de rien, c’est à dire non pas effacer des luttes, mais ne plus les envisager seulement à partir de nous-mêmes mais à partir des voix et des corps que nous avons continué à nier.

Ce texte n’est bien sûr qu’un préambule à un travail plus complet, qui dépasse largement les personnes réunies par l’écriture de ce texte et qui, nous semble-t-il, doit être repris par le plus grand nombre pour nous éviter de reproduire les écueils évoqués.

des participant-es aux luttes.

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