Armand Gatti : l’éternité par les mots

Armand Gatti, anarchiste, poète, journaliste, dramaturge et écrivain, est décédé le 6 avril dernier.
Ci-dessous un texte-hommage.

C’était en 2001, la ville de Montreuil avait été le théâtre d’une magnifique lutte contre la reprise en main et en régie municipale du Cinéma Méliès. La lutte avait donné lieu à un front large, uni et combattif. C’est dans le sillage de ce combat, que le Forum Libertaire de l’Est Parisien avait germé dans les fraternités et sororités joyeuses des camarades libertaires montreuillois. Militant.e.s d’Alternative Libertaire, de la Fédération Anarchiste et de la CNT, nous avions imaginé ce Forum pour prolonger nos combats. Nos pas nous avaient naturellement menés vers la Parole Errante, dans cette Maison de l’Arbre que Gatti avait sauvé de l’abattage, lui qui rêvait d’ériger un « observatoire des étoiles » [1]. La Maison de l’Arbre, dans le jardin de Georges Méliès où il était en résidence, était devenue notre maison. Armand se plaisait à nous le répéter « Ici, vous êtes chez vous, c’est la maison des anarchistes ». Comme en Espagne libertaire, il avait aboli l’argent de toutes les transactions qui nous liaient, comme de toutes les représentations qu’il donnait. Serge Utgé-Royo était venu chanter « La Confederacion », et « Les ami.e.s de sous la cendre » avaient ressurgi de nos mémoires assassinées et pourtant si vivantes. Comme autant de Paroles Errantes venues se rassembler pour nous l’espace d’un soir étoilé...

C’est dans cette Maison de l’Arbre que nous avions rencontré Hélène Châtelain, sa compagne, qui nous avait guidé.e.s sur les traces de l’immense Nestor Makhno. A qui nous sommes lié.e.s à jamais.

Gatti avait rassemblé les mots du libertaire cosaque et nous les offrait comme autant de gouttes de pluie miraculeuse, régénérante, quand la sécheresse du capitalisme n’était pas loin d’avoir raison de nos espoirs. Gatti nous rapportait inlassablement ses mots « Prolétaires de tous les pays, plongez dans vos propres profondeurs, cherchez-y la vérité, inventez-la (il appuyait toujours sur cette injonction !), vous ne la trouverez nulle part ailleurs » [2].

Cette pluie régénérante, source de vie, il se plaisait encore à nous en rappeler le cycle ! Car le cycle de l’eau était pour lui une invitation à penser, à rêver, à imaginer que les gouttes de pluie qui tombaient sur nous étaient les mêmes qui étaient tombées -et avaient touché- les marins de Kronstadt. Une manière encore de retenir pour un instant ces Paroles errantes... Cette mémoire des vaincu.e.s.

Il marchait plus vite que nous. Ses mots de géant, nous aidaient à l’accompagner. Et pourtant, parfois, il nous parlait de manière inattendue comme lors de cette soirée à la Villette où il avait d’abord asséné que tant que les humains tueraient les baleines, il n’y avait aucun espoir pour l’humanité. Puis il nous avait tenu.e.s serrés autour d’un feu nourri par sa passion de la physique quantique, que nous découvrions alors grâce à lui… Inquiet, il répétait souvent que pendant que nous parlions, des trains entiers sillonnaient l’Europe, remplis d’animaux qui allaient à l’abattoir... Cette industrie de la mort ne lui laissait pas de répit.

Nos pas dans les siens, nous avons arpenté jusqu’aux rues de St Benoît du Sault, dans l’Indre, où grâce à Jean-Marc Luneau, fidèle et infatigable compagnon de route, Gatti fut l’invité en 2007 du 9è festival de ce bout du monde. Nous y avons vu, entre autres, un de ses films sous les étoiles (les vraies !) « Les arbres de Ville-Evrard ». L’occasion de nous redire combien la nature nous dépasse et combien les arbres sont grands. Tellement, qu’ils peuvent résister à la bombe atomique. À l’instar de l’incroyable Gingko Biloba ! Il était toujours à la recherche de ce qui résiste à la mort et à la destruction capitalistes contre toute vraisemblance !

Les arbres salvateurs, ce furent d’abord ceux de la forêt de la Berbeyrolle qui le protégèrent alors qu’il était dans la Résistance. Lui, le maquisard, fut sauvé par son arme qu’il ne chargeait jamais. Irrésolu à tuer qui que ce soit, c’est dans cette forêt qu’ il enracinait son combat des mots. Ah ! Que maudite soit la guerre ! [3]

On se souvient de ces journées à la Maison de l’Arbre pour des lectures, rencontres, échanges, expos, pièces de théâtre, avec Hélène Châtelain, Jean-Jacques Hocquard, Stéphane Gatti… Cette maison de l’Arbre où chaque année depuis dix ans, la CNT dessine un Autre futur...
Et contre toute vraisemblance, Gatti nous disait que la révolution espagnole était une victoire, que nous n’avions pas perdu mais gagné ! C’était parfois dur à comprendre, mais Gatti refaisait le combat des mots pour nous...
C’est alors que vêtu de la veste de Durruti, le poing (gauche, il y tenait !) levé, il partageait avec nous sa pensée et ses lectures du monde présent, ses espoirs immédiats et ses utopies concrètes. Son auberge était à la Grande Ourse.

Gatti, l’éternité par les mots.

NADA
à Montreuil, le 10 avril 2017.

Notes

[1« L’éternité par les astres » de Louis-Auguste Blanqui.

[2Citation de Nestor Makhno.

[3Refrain d’une chanson pacifiste de Gustave Nadaud « Le soldat de Marsala ».

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