1er mai à Paris : une vision d’outsider

J’avais commencé à rédiger cet article en forme de compte-rendu, mais les jours passants, un énième récap’ n’est pas nécessaire. Pourtant, l’urgence de vous parler est toujours prégnante, particulièrement avant ce week-end de second tour qui s’annonce explosif. Au diable donc le story-telling, et allons directement à l’essentiel. Cet article vise à rapporter sur la manifestation du 1er mai à Paris les observations d’un.e outsider qui, je l’espère, n’écorcheront pas trop vos oreilles, mais vous apporteront un regard extérieur, curieux, intéressé et impliqué.

Ce dimanche, je suis parti.e de Place des Fêtes vers midi et demi, retrouvant le cortège à l’oreille, quelques rues plus bas. Il y avait là une détermination palpable et une foule plus conséquente que ce à quoi je m’attendais. Je ne me sentais pas parfaitement légitime à endosser les couleurs du mouvement, mais je m’étais tout de même vêtu.e de noir : quitte à y prendre part, il me semblait important de respecter l’unité de ce bloc. C’est ce que j’ai tâché de faire, de République au piège du Boulevard Beaumarchais, d’une place de la Bastille déserte et fumante jusque dans les multi-nasses de l’avenue Daumesnil. Puis, à nouveau, au cœur d’un cortège de tête rasséréné, gonflé par des touristes de mon espèce et par des manifestants de toutes sortes. Ce fût un baptême du feu. Mais aussi une source de questionnements.

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Le cortège solitaire

L’une des choses qui m’a étonné.e, c’est le silence du black bloc à chaque fois qu’il atteignait le point de ralliement de l’un ou l’autre mouvement sur le boulevard Beaumarchais. Pourtant, les slogans scandés n’étaient pas incompatibles avec la lutte antifasciste (« à bas le front national », je pense qu’on est d’accord), particulièrement de la part du « Front social » qui a ouvertement appelé à rejoindre le cortège de tête. Par ailleurs, au vain « résistance » des Insoumis s’est substitué un « anticapitaliste ! » repris de bon cœur par les militants de ce mouvement. Vous savez donc que ces publics représentent un vivier partageant avec vous les mêmes valeurs, même s’ils croient encore au changement par les urnes. Je ne suis pas sans savoir que ces gens vous inspirent un certain mépris, mais ils ont pourtant un œil entrouvert qui n’attend que d’être éclairé.

Nouveaux alliés, nouveaux ennemis

Ce 1er mai, les syndicats ont affiché leur absolue désolidarisation du cortège de tête. À l’avenir, ils faciliteront systématiquement le travail des CRS. C’est un coup dur. Pour autant, à voir la largeur du cortège de tête et son hétérogénéité en fin de manifestation, il ne faut pas se laisser impressionner. Vos sympathisants sont nombreux parmi les manifestants. Cependant j’ai une crainte : si le cortège de tête ne parvient pas à déjouer la nouvelle stratégie des forces de l’ordre et de leurs amis du SO, il pourrait à l’avenir devenir absolument invisible pour le reste des manifestants – la manœuvre était d’ailleurs très claire à Bastille. Ce serait une chose terrible. Car je crois que vous, nous avons besoin des autres manifestants : un cortège de tête constitué uniquement du « noyau dur » a été aisément pris de surprise par les CRS, tandis que plus tard, jusqu’au dernier carrefour avant Nation, les multiples tentatives des CRS pour diviser la manifestation ont été infructueuses.

Comment appréhender les « antifascistes du printemps » – ces chiffes molles ?

Seulement, il faut admettre et accepter qu’au sein de cette population, une minorité – du moins pour l’instant – est prête à se confronter physiquement avec les forces de l’ordre, à déterrer des pavés et détruire des banques. Il y a là des convictions pacifistes, mais il y a aussi la peur. Je l’ai vue et je l’ai ressentie dans les vifs mouvements de reculs de la foule, dans les hésitations à traverser le champ de bataille pour rejoindre la tête du cortège. Ben ouais, faire bloc quand on est scruté par l’œil noir d’un canon de LBD, qu’on vient de voir passer un type la tête en sang et qu’on a les yeux rougis par les lacrymos, ça fait flipper. Scander des slogans, gueuler « on y va ! », densifier le bloc avant d’y aller, ça a marché pour moi – sans doute plus que les « aouh » guerriers d’ailleurs.

Entre nous, l’entre soi…

J’en viens donc au fond de mon propos. À ce stade, j’ai peut-être déjà été étiqueté.e « ventre mou ». Qu’une chose soit claire, à aucun moment je ne remets en cause l’emploi de la violence, quoi qu’à mon sens elle devrait être réservée à de vrais coups d’éclat – il faut admettre que nos moyens d’action restant limités, si la violence monte graduellement de manif en manif, il sera difficile de l’employer comme détonateur en réaction à une action vraiment brutale du gouvernement, mais c’est un autre sujet. La question que je me pose aujourd’hui est plutôt de savoir comment intégrer cette violence à l’intérieur d’un mouvement plus vaste ? Ou bien, si vous préférez, comment intégrer sans l’intimider ce public sympathisant mais pacifiste au cortège de tête ? Comment donner une place et une utilité à chacun.e selon ses possibilités ? En bref, qu’est-ce qui fait l’unité d’un mouvement malgré les différences qui le constituent ?

« Massifiez svp » ?

Par ailleurs, je sais que beaucoup d’entre vous ont énormément lus, ont cultivé leur esprit critique et politique et sont agacés par les ignorants qui débarquent. C’est un sentiment compréhensible, mais c’est un autre problème : cultiver l’entre soi, sous prétexte que l’on s’est donné soi-même les moyens d’en arriver là – de plus, est-ce bien vrai ? -, n’est pas bénéfique à la cause. Car si l’insurrection doit venir, elle ne se fera pas sans la masse. Elle ne se fera pas non plus sans le noyau dur du cortège de tête, mais pas uniquement à travers lui. N’est-il pas temps de clarifier le message politique et de le diffuser, de remettre au centre les valeurs d’inclusion, la pédagogie, particulièrement par les temps qui courent ? Dans les prochaines années, la Lutte aura besoin de vous plus que jamais. Je ne veux pas voir cet espoir crever comme un ballon de baudruche sous les tirs de flashballs.

P.-S.

Bonus : là où j’ai laissé traîner mes oreilles

Dans le gros de la manif’, en remontant pour rejoindre le cortège de tête reformé, j’entends parler « d’éléments perturbateurs ». Les manifestants ne savent pas ce qu’il se passe là-bas devant, et ils semblent tout acquis à la vision des médias. Place de la Nation, je rencontre sur les pelouses un jeune qui a voté « Mélenchon utile ». J’arrive à lui faire admettre que la violence du système est insupportable, et que casser des banques n’est pas une si mauvaise chose. « Et Emmaüs ? » il me demande. Oui, je sais que ce sont des gros « mytho ». Mais je me dis, merde, la cible était-elle vraiment pertinente en termes d’image ? Plus tard, je croise un cheminot CGT : « c’est fini, on ne veut plus de jeunes dans les manifs. Tout ce qui nous intéresse maintenant c’est de nous protéger nous, les cheminots, les fonctionnaires. On s’en fout, avec Macron on pourra négocier, même avec Le Pen on pourra négocier ». « Et les jeunes cheminots ? » je lui réponds. Il s’en fout aussi. Il a bien raison, avec les suppressions de poste et les non remplacement des départs en retraite, il n’est pas près d’en voir. Mais tout cela n’étonnera personne ici, right ?

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